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« Il n’avait aucun talent oratoire, mais la conviction erronée que son grade faisait de lui un orateur. »

( La route étroite vers le nord lointain, Richard Flanagan)

J’observais un jour des moineaux occupés à picorer des miettes quand atterrit un pigeon qui leur fit immédiatement prendre la fuite. Aussitôt après se posa une corneille qui évacua ce dernier. L’actualité donne à voir de drôles d’oiseaux qui, infatués de leur sentiment d’importance, sont comme ce pigeon, qui s’affirment face à un public de moineaux n’osant pas la contradiction. Depuis que le suffrage existe, des politiciens donnent des consignes de vote, des célébrités donnent des consignes de vote. Et il arrive que des responsables religieux en donnent, ainsi qu’en témoignent les appels à voter pour tel ou tel ou s’abstenir émanant d’individus établis, qui sur son estrade médiatique, qui sur son estrade ecclésiastique, et qui peuvent affirmer avec une apparence de précision des contre-vérités que peu iront débusquer. Convaincus, du fait de l’absence de contradiction, du génie de leur parole qu’ils pensent capable d’emporter l’adhésion, ils indiquent que choisir, comme si les moineaux que sont les électeurs, les fidèles, les fans n’étaient pas à même de trancher. Jusqu’à utiliser le nom de Dieu pour emporter la conviction…

« Dessine-moi un mouton ! » (Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry). Concept détourné, de l’amitié au suivisme.

Ces derniers temps, plusieurs médias chrétiens, avec des trémolos d’histrion plein la plume, se sont autorisés à donner des consignes (tel ou tel candidat, l’abstention ou le vote), sans aucunement rien comprendre de ce dont ils parlaient, manquant de connaissance et de réflexion sur ces sujets, donnant dans le raccourci intellectuel bien grossier, mais croyant que leur situation visible – et éventuellement la signature « pasteur » – valait autorisation de tenter d’influencer les gens qui devraient suivre sans penser par eux-mêmes… Un peu à la manière de ce personnage sorti du chapeau de l’hilarant Gorafi qui se dit connaître l’astrophysique, et se croit apte à donner son avis, du fait qu’il poste des articles – qu’il ne comprend pas – sur Facebook et dispose d’une certaine audience supposée. Et la contradiction à leurs propos risque d’attirer de l’agressivité envers celui qui s’y aventure, surtout s’il expose posément un propos documenté qui dérange celui qui utilise sa position pour convaincre et ne sait que répondre : les sarcasmes ou les ciseaux d’Anastasie ne sont pas loin… J’ai connu les deux récemment, notamment de la part d’un universitaire tenant un blog bien connu sur le fait religieux ayant passé tous mes messages à la trappe, parce qu’il ne savait pas qu’y objecter alors qu’il faisait son pigeon parmi ceux qu’il considérait comme des moineaux à qui il pouvait s’imposer intellectuellement.

Dans un chapitre de La route étroite vers le nord lointain, le narrateur expose le caractère prétentieux d’un colonel durant la Seconde Guerre mondiale, dépourvu de la moindre capacité à enflammer les troupes, les convaincre par la beauté du verbe et la puissance de la démonstration, mais à qui son statut fait s’imaginer un génie oratoire. Un officier supérieur dénué d’amour pour ses hommes réduits à l’esclavage dans l’enfer de la jungle par les Japonais. A propos de grade et d’amour, utiliser sa position médiatique ou pastorale pour dire aux gens que choisir, n’est-ce pas déconsidérer leur propre humanité et ainsi manquer d’amour ?

La considération de l’avis de l’autre, une marque d’amour

La position médiatique ou celle derrière un micro d’église peut donner, à ceux qui ne prennent pas garde à rester humbles, le sentiment d’être supérieur, d’avoir une parole plus convaincante que celle des autres. Telle célébrité étale des jugements moraux sur différents thèmes sans rien approfondir, sans rien démontrer, convaincue que sa seule aura médiatique suffit : « Vu à la télévision ! » ; telle personne disposant d’un micro dans une église peut se prendre pour excellente en débat, alors qu’elle ne débat justement pas, le silence des ouailles pouvant lui laisser l’impression d’être approuvée. J’ai eu un pasteur qui outrepassait sa fonction en donnant ses avis politiques depuis l’estrade ; je me souviens que lors d’un repas, plusieurs personnes exprimaient une idée jusqu’à ce que le pasteur intervienne et donne son opinion en citant un verset qui se voyait décontextualisé, et le silence se fit. Ce n’est heureusement pas la position de bien des pasteurs que j’ai connus, qui veillent à ne pas utiliser le nom de Dieu pour inciter les gens à penser comme eux sur le plan politique. Autrement, leur vision des autres serait carencée en amour. Ce sentiment d’importance et de talent, nourri par le fait qu’aucune corneille ne descende subitement pour confronter celui qui comme le pigeon s’impose aux moineaux, éloigne de sa propre réalité, des autres et de Dieu. La surestimation de soi a pour pendant la sous-estimation de la valeur de son prochain, ici la pensée que son individualité, lors du choix dans l’isoloir, ne compte pas et doit être soumise à celui qui, se compose une très haute idée de son importance pour dire que voter.

Les pages de La locataire de Wildfell Hall Anne Brontë offrent notamment un pasteur pétri de sa conviction d’être important et un grand orateur, qui, lors d’un goûter, donne le plus ridiculement du monde son avis sur la consommation de vin par un tout jeune enfant, qu’il estime nécessaire. L’opinion, valant celle d’un pilier de bistrot, lui a d’ailleurs été demandée par l’une des ouailles apparemment incapable de penser par elle-même, et le clergyman n’en demandait pas tant pour ennuyer la mère du garçonnet. Scène encore plus ridicule, celle du pasteur Collins dans Orgueil et Préjugés qui tente de convaincre sa lointaine cousine Elizabeth Bennet de l’épouser en exposant ses motifs comme une dissertation en plusieurs temps qu’il essaie de fonder sur la raison, sans rien écouter des objections de la jeune fille.

 

Collins, habitué à voir les fidèles dire Oui et Amen à ses prêches, est un personnage prétentieux qui s’attend à ce qu’Elizabeth approuve pareillement son propos. Comment ?!? Je suis une star, je passe à la télévision, j’ai un micro, je suis pasteur... Comment, alors que je ne me vois opposer aucune contestation en tant que star ou lors de mes sermons, ce qui devrait prouver ma force de persuasion, suis-je confronté à une objection ? Poussez-vous, c’est moi que je dois parler !

Dans les premiers temps de l’Église, la prédication était ouverte au débat, elle n’était pas magistrale. Lorsqu’il m’est arrivé d’apporter la Parole, c’est aussi ce schéma que j’ai choisi, et j’annonçais par courriel quels versets j’allais travailler afin que les autres participants – et non assistants – s’y préparent. Les temps ont changé, et l’on fait avec ce que l’on a, et cela ne préjuge pas de la valeur morale des pasteurs : dans un format de débat, certains pourraient être tentés d’écraser les opinions dissidentes ou concurrentes ; dans un gabarit de prédication magistrale bien des pasteurs sont honnêtes et capables d’accepter la contradiction après le culte. Mais cela reste tout de même un schéma qui favorise d’une part le sentiment d’être plus convaincant que ce que l’on est, d’autre part le risque d’en profiter. Notamment en période électorale, comme ce pasteur que je mentionnais – et que j’appréciais cependant sur bien d’autres plans, et à qui je reprochais directement cette attitude.

Entre tous les personnage de la Bible, l’un de mes préférés est Amos, un berger par ailleurs prophète. J’éprouve de la sympathie pour lui notamment parce que j’ai grandi en travaillant dans les champs, mais également parce qu’il ne s’attachait pas à un micro d’antan, son rôle de prophète : Amos allait parler aux puissants et s’en retournait chez lui, sans désir de garder le monopole du verbe, de l’utiliser pour une autre destination que celle que Dieu lui avait confiée. Il s’en retournait chez lui, son travail fait, pour s’occuper d’un autre travail moins médiatique, dirait-on aujourd’hui. Amos était, dans un sens, un peu cette corneille qui arrivait face aux chefs prévaricateurs à l’attitude de pigeons surplombant les moineaux. Ces chefs si gonflés de leur prétendue importance découvraient alors quelqu’un capable de les confronter. On a l’image du pasteur, dans Entre Ciel et Terre de Jon Kalman Stefansson, qui s’irrite contre les corbeaux sur le toit de l’église qu’il ne peut atteindre.

Le sacerdoce est universel en Christ, le suffrage l’est aussi dans la plupart des démocraties ; et la position de prêtrise médiatique ou ecclésiastique ne confère pas plus de d’autorité pour dire que voter, un conseil ne pouvant s’appuyer légitimement sur la connaissance et non sur un nom, une situation plus ou moins médiatisée, un micro, une estrade. Ou alors le pasteur, le journaliste chrétiens seraient, du seul fait de leur foi au lieu de celui de la compétence, qualifiés pour parler de tout et rien, comme le Simon du Gorafi d’astrophysique. Et s’il est légitime de discuter des points de vue politiques du moment que les gens sont d’accord pour le faire, il est malsain de prétendre dicter ce qu’il convient de voter, chacun ayant sa liberté de vote ; encore plus en se servant du nom de Dieu. Le titre de pasteur ou de journaliste chrétien ne confère pas de fait une autorité spirituelle pour imposer ses vues politiques. Ces derniers temps, différents articles ont dépassé les limites de l’information. Or, l’amour chrétien commande d’accepter que l’autre ne pense pas comme soi.

Le problème n’est pas d’exprimer une opinion politique dans un article, mais de se poser au-dessus des lecteurs en convoquant le nom de Dieu et en usant d’autres grosses ficelles sur le plan intellectuel pour les orienter. Le respect d’autrui ne saurait tolérer sa dépréciation, et quand bien même l’on se saurait plus intelligent qu’une autre personne, Dieu désapprouverait le fait d’en profiter pour essayer de manipuler ses idées : se savoir ou s’imaginer plus intelligent que son prochain n’autorise pas à le traiter comme un idiot. Dieu est infiniment plus intelligent que nous, mais il ne s’autorise pas à nous traiter en imbéciles, et s’il ne nous révèle pas tout, c’est non point par raccourci intellectuel, mais parce que ses plans dépassent ce qui nous est intelligible. Si Dieu n’use pas d’expédients raisonnements douteux, comment pourrait-on sérieusement le faire en y ajoutant son nom ?

John John Summer

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Débats quant à la place et la définition de la religion dans deux sociétés historiquement de culture chrétienne et pratiquant des politiques d’accommodements raisonnables. Aux États-Unis, de la publicité de la religion lors des réunions administratives… Au Québec, de l’enseignement des religions et de l’éthique d’une manière telle qu’elle est susceptible d’attenter aux convictions religieuses des élèves ou de leurs parents…

Un cour d’appel fédérale américaine en Virginie a jugé le 19 septembre dernier que les membres de la commission du comté de Rowan, en Caroline du Nord, sont autorisés à débuter leurs réunions par des prières quasi exclusivement chrétiennes tant qu’ils respectent les croyances des autres. L’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), dont l’un des objectifs est d’empêcher les autorités d’interférer avec les convictions religieuses des citoyens, avait porté l’affaire devant les tribunaux.

Pour aller plus loin : États-Unis : Une cour admet les prières quasi exclusivement chrétiennes dans un conseil de comté

Plusieurs articles en une huitaine dans la presse québecoise se penchent sur le cours d’Éthique et culture religieuse (ECR) suivi depuis septembre 2008 par les élèves de primaire et du secondaire, un cours substitué de force aux enseignements religieux devenus facultatifs en 1983. Face à cette sujétion, s’élèvent des critiques aussi bien sur le contenu relativiste que sur les atteintes à la liberté religieuse. En fait d’éthique, celle de la discussion chère à Jürgen Habermas, le philosophe de l’approche « dialogique » de la morale, ne serait pas respectée, un comble puisque le but affiché de l’ECR est de donner aux élèves des clés pour débattre dans un monde en mouvement.

Pour aller plus loin : Québec : des chrétiens, des athées et les nationalistes face au cours d’Éthique et de culture religieuse

Le ciel d’août est auguste, de la poussière et des bolides y fulgurent sous le nom d’étoiles filantes dont l’occurrence est particulièrement élevée entre les 11 et 15 du mois. C’est vers 1 heure et demie dans la nuit du 12 que ces météores seront le plus visibles. Du moins si le ciel n’est pollué ni par les nuages ni par la lumière terrestre, ni traversé par l’éclat lunaire. Une pollution largement d’origine humaine, surtout en ville, qui tronque désormais le ciel de la grande majorité de l’humanité. « Celui qui ne contemple pas le ciel a-t-il conscience qu’une dimension fondamentale de l’expérience humaine lui échappe ? », se demande l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, directeur de recherche au CNRS, rapprochant le mystère de la nuit d’une « porte ouverte sur toutes les promesses possibles, source de surprises et lieu d’infinie poésie » (1).

Les vendanges incandescentes de cette année s’annoncent exceptionnelles entre le 11 et le 13 avec probablement deux fois plus de grains de lumière et de bolides qu’à l’accoutumée, car les météores pourraient être au nombre de 200 à 300 en une heure contre 100 à 120 les autres années grâce au détournement de la queue de la comète par la gravité de Jupiter qui l’a ainsi rapprochée de la Terre ; le tout sur un fond mensuel visible assez rare d’alignement apparent de cinq planètes. Et il faudra attendre douze années avant de retrouver un tel essaim de Perséides (2). Ce spectacle de débris qui brasillent se produit lorsque, chaque été, notre planète rencontre sur son chemin orbital autour du Soleil des particules issues de la comète Swift-Tuttle qui se frottent alors à notre atmosphère. La vitesse du choc des météores contre l’air produit de la lumière, et les molécules de l’air arrachent alors les atomes des météores, un affrontement qui donne l’impression qu’ils se consument, pour la plus grande joie des spectateurs.

Perséides (Cité de l'Espace).

Perséides en août 2013 (Cité de l’Espace).

 

Cependant, qu’il s’agisse des étoiles filantes ou des vrais corps stellaires, 80 % de la population mondiale n’a plus accès à l’impressionnante lumière que permet un ciel dégagé la nuit et l’absence de rayonnement lumineux d’origine humaine, un chiffre qui monte à 99 % chez les seuls Européens et Américains. « Nous nous sommes habitués à un ciel bien moins riche en étoiles qu’il ne l’est naturellement », regrette Fabio Falchi de l’Institut italien de la pollution lumineuse, pour qui « le plus grand spectacle de la nature a disparu. » Le ciel étoilé que l’on observe à la campagne n’est rien à côté de celui que l’on peut voir en pleine mer. L’homme perçoit probablement moins d’astres que le phoque commun qui se repère dans l’océan la nuit grâce à… l’étoile polaire (3). L’espace, aux images invisibles à l’œil nu aujourd’hui démocratisées, notamment celles magnifiques que nous communique Hubble, est paradoxalement devenu invisible concernant ce que discernaient naturellement les hommes. Des corps auparavant manifestes pour tous sont maintenant une cible nécessitant des vecteurs comme les simples lunettes astronomiques qui, dans bien des cas, sont davantage une prothèse, compensant ce que l’humain amputé de sa capacité d’observation du ciel a perdu, que de simples outils d’amélioration, vecteurs que ne possèdent pas les 80 % des habitants de la Terre aux cieux appauvris.

« Je me souviens du ciel extraordinaire vu depuis l’orbite, du côté de la face cachée de la Lune. Mais de l’autre côté, on ne voit pas les étoiles, la Terre est trop présente, trop brillante, elle prend toute la place », se souvient avec nostalgie Charlie Duke, le dixième homme à avoir marché sur la Lune (4) – les photos prises depuis la Lune, d’ailleurs, ne permettent pas de rendre compte de la beauté du réseau d’étoiles sur fond de noir profond, les appareils étaient réglés pour capturer le décor lunaire.

L’atrophie de la vue sur le ciel, un allégorie de la perte de la vue sur le Ciel

Cette perte de contact visuel avec les étoiles est certes scientifiquement compensée par des découvertes sur le cosmos – à côté de beaucoup de spéculations et théories, nécessaires – que ne perçoivent pas les sens privés de la technique, telles que la confirmation de l’existence des ondes gravitationnelles ou la musique des sphères – ainsi, le Soleil résonne en sol dièse –, mais, sans militer contre l’urbanité, on peut regretter que l’homme ait perdu une part de la lettre stellaire du Créateur. Pareillement, sur un plan allégorique, n’y a-t-il pas matière à constater la corrélation entre, d’une part, un exponentiel développement économique qui détourne comme jamais l’homme de la spiritualité en le réduisant à un statut de consommateur, et, d’autre part, l’urbanisation croissante arrachant à l’homme sa vue des cieux et faisant de lui la mesure de toute chose sous une voûte bien plus vaste que lui ? Ou encore à assimiler cet épuisement du visible à l’agitation des inquiétudes phosphorescentes dans la nuit humaine qui dissimulent la présence de Dieu ?

Charlie Duke était officiellement chrétien avant d’aller sur la Lune, mais, pas plus qu’il ne sentit la présence de Dieu sur notre satellite, il ne trouvait Dieu dans son église, affirme-t-il. Cependant son expérience spatiale l’aida indirectement à cheminer vers son Créateur : lors d’une retraite de deux jours dans un ranch pour étudier la Bible, alors qu’il tenait son café dans une main et le Livre saint sur ses genoux, ses yeux se décillèrent, il réalisa que Dieu l’aimait depuis la Création de l’Univers, et il lui confia immédiatement sa vie : par comparaison avec son expérience lunaire, il avait vu l’essentiel, même la Lune n’avait pu satisfaire son désir de réussite. La frénésie du souvenir de ses pas sur l’astre le plus proche de notre planète a cédé devant l’excitation des pas qu’il fait avec Dieu. Un changement de perspective spirituel nécessaire pour rencontrer Dieu, ainsi qu’est nécessaire celui de qui veut admirer le ciel et doit s’éloigner de la pollution lumineuse, accoutumer ses yeux au noir pendant 15 à 30 minutes pour voir un peu de ce que vit Duke lors de son changement de perspective spatial pour a posteriori davantage apprécier son expérience d’astronaute.

John John Summer

(1) Sciences et Avenir, Hors-Série, numéro 186, C’est un bonheur de découvrir le ciel avec un enfant, p.6.
(2) Et en 2032, la Terre traversera une exceptionnelle pluie de Léonides, un essaim de météores de la comète Tempel-Tuttle qui passera à grande proximité d’elle. En 1966, la fréquence d’étoiles filantes de cet astéroïde était de 150 000 en une heure, une activité qui s’explique par la jeunesse de la comète (moins de 500 ans contrairement à Swift-Tuttle qui avait déjà été aperçue en l’an – 69, avant d’être répertoriée en 1862) ; en 1999, Tempel-Tuttle sillonna à nouveau l’espace près du soleil, la pluie cosmique fut moins drue mais elle dura jusqu’en 2002. Cette comète périodique dont la période orbitale autour du Soleil est d’un peu plus de 33 ans, et qui passe tous les ans vers novembre près de la Terre, « frôlera » cette dernière pour un spectacle grandiose.
(3) Sciences et Avenir, ibid., Les animaux nocturnes se repèrent-ils aux étoiles ?, p. 34.
(4) Ciel & Espace, numéro 537, p.60, Charlie Duke, Astronaute d’Apollo 16, « La NASA n’est plus aussi audacieuse ».

 

 A 85 ans, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard avait un désir que paradoxalement seule la mort pouvait permettre d’assouvir, un hommage national posthume après une cérémonie protestante. C’est chose faite en ce 7 juillet, un jour défiant l’éternité. L’immaturité du vœu d’un homme octogénaire – personnage louable sur certains points – pourrait surprendre, à condition de le considérer comme immature. Or, dans tous les milieux, alors que nous sommes des morts en sursis, l’homme cherche des gratifications inutiles, dans bien des cas en faisant prévaloir une apparence sur sa réalité ; et tant de chrétiens n’échappent pas à la quête des gratifications terrestres dans l’église alors même qu’ils constatent l’inanité de celles souhaitées dans le monde.

 L’hommage aux Invalides est censé être rendu à des militaires. Qu’un homme politique ait pu demander à y bénéficier d’un éloge est révélateur de la conception qu’il avait de sa propre importance. Les Invalides sont le lieu de l’honneur rendu aux hommes de guerre qui ne sont généralement pas les premiers à rechercher la lumière médiatique, sauf pour faire passer un message dépassant leur personne. Dans la Grèce antique – comme dans les nations contemporaines -, à part ceux de Marathon, les corps des soldats tombés sur le champ de bataille étaient rapatriés autant que faire se peut ; également, étaient organisées des funérailles collectives supportées par la cité, solennelles, à visée civique. Un hommage qui ne rendait pas les disparus aux leurs, un hommage qui importe peu aux premiers concernés, mais nécessaire pour commémorer les héros, les remercier, consoler les proches et resserrer les liens. Homère, qui dépeignit ces hommages, les présenta sous forme dialectique ; alors que L’Iliade glorifiait la mort au combat, L’Odyssée loue la vie paisible de l’inconnu, les hommages ne ranimant personne. Il est correct qu’une nation honore ses héros, mais il est vain de vouloir être honoré après sa mort, que les honneurs soient ou non mérités. Comme est vaine toute quête de reconnaissance pour la reconnaissance : collection du plus grand nombre d’amis, désir d’être admiré à l’église ou dans la société en général, voir son nom en tête d’affiche. Un autre homme politique, auparavant militaire, semblait avoir compris l’inintérêt du grandiose posthume : le général de Gaulle avait demandé des funérailles simples et – sans succès – refusé les hommages.

L’inanité d’un habit impérial fondamentalement démonétisé

 « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? », interroge le Christ (Matthieu 16:26). Dans le road movie sur fond de tragédie Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, alors que l’humanité s’attend à sa destruction imminente par une météorite, l’entreprise où travaille l’un des deux personnages principaux du film propose des postes de direction désormais vacants. Des cadres supérieurs ont délaissé leurs bureaux, la société pense que la vanité de certains autres les poussera à vouloir de ces grades. Si le propos est caricatural, il ironise parfaitement sur l’étrangeté de courir derrière les honneurs quand défile le temps menant à la mort, autrement dit, non pas tant à la perte d’un acquis parfois nécessaire et bienfaisant qu’à la rencontre avec le Créateur qui n’est pas sensible aux apparences. Demander des funérailles nationales pour soi n’est pas plus ridicule que la quête de la gloire qui, au regard de l’éternité, ne subsistera pas davantage sur les os que la chair dans la tombe. Devant Dieu, l’homme est tel l’empereur nu de Hans Christian Andersen qui, absorbé par le souci de la durée de son apparence, revêt des habits différents à chaque heure et qui, appâté par le désir de se voiler d’un vêtement dont seuls les sots ne verraient pas le génie, se fait duper par des escrocs qui prétendent lui confectionner cet exceptionnel costume d’apparat ; le monarque se présente nu devant le peuple, seul un enfant, à l’esprit encore libre, démasque ouvertement – si l’on peut dire – le vrai.

Illustration du conte Les habts neufs de l'empereur, itu.dk

Illustration du conte Les Habits neufs de l’empereur, itu.dk

 Le conte Les Habits neufs de l’empereur pourrait être une parabole de la nudité de l’homme devant Dieu qui n’est dupe d’aucun stratagème de réécriture factice de soi. La perception divine n’est aucunement biaisée par un quelconque effet de halo, Dieu n’est pas plus impressionnable par les apparences, les titres humains accordés par les États, les médias ou les églises qu’il n’est influencé par des préjugés. On ne peut le convaincre qu’il se trompe sur soi. Le propos n’est pas de dire que seule une vie d’ascèse face aux récompenses est sensée, mais que la recherche de la récompense pour la récompense ou de l’apparence révèle une conception tronquée du sens de la vie puisque celle-ci ne s’arrête que biologiquement avec le dernier souffle qui éteint les feux de la rampe.

 Examinant l’essor du capitalisme, le sociologue Max Weber avait établi un rapport entre le protestantisme et le concept économique fondé sur le droit de propriété. Sa thèse était que si, certes, les catholiques connaissaient déjà le capitalisme, le puritanisme l’avait lui développé en en faisant une condition du salut de par l’énonciation que l’homme devait honorer Dieu au travers de son travail, à partir d’une lecture particulière de la Bible (Jean 9:4). La conception puritaine du droit de propriété a profondément irrigué l’économie américaine dans le sens où la réussite était synonyme de bénédiction divine. On voit dans le film Into the Wild, récit à peine romancé du sens de la quête de Christopher McCandless, un jeune homme qui a brillamment réussi ses études mais préfère prendre ses distances avec une société d’apparences, une famille d’apparences, et investir son temps dans une poignante aventure pour enfin respirer, son argent dans l’aide aux nécessiteux sans pour autant rechercher l’ostentation de la générosité. La prétendue bénédiction sociale est démonétisée pour le jeune homme à la perspicace confondante. Christopher est en recherche d’authenticité, de soi, de Dieu – avec un approche cependant panthéiste. Son temps est engagé, mais pas dans l’accumulation des honneurs pour les honneurs. L’indépendant McCandless avoue en paraphrasant Henry Thoreau dans Walden ou la Vie dans les bois, « Plutôt que l’amour, la célébrité, la foi, l’argent, plutôt que la justice, donnez-moi la vérité ! »

 Peut-être Christopher McCandless sentait-il que, sans la vérité, la justice était potentiellement injuste, l’argent capable de corruption, la foi dépourvue d’œuvres authentiques, l’amour égoïste ; et que, sans la vérité, la célébrité n’était pas justifiée, reposant sur de la pure apparence. Car la gloire non fondée en vérité n’est que de la boue, pour reprendre le mot de l’apôtre Paul quant aux apparences des faux docteurs (Philippiens 3:2-11). Il est difficile d’imaginer McCandless rêver d’un hommage national immérité à Arlington ou chercher à plaire à un ecclésiastique pour se sentir important dans une communauté religieuse ; le jeune homme avait davantage conscience de sa réalité qu’un octogénaire capricieux ou des chrétiens assoiffés de vaine admiration.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! »

 La période baroque fut l’occasion pour les peintres de travailler une catégorie de nature morte nommée Vanité, un genre apprécié des calvinistes et des partisans de la Contre-Réforme en quête d’humilité. Philippe de Champaigne, Pieter Boel et tant d’autres dépeignirent de façon allégorique la précarité et le vide de l’existence humaine ; le vain ainsi désigné renvoyait au mot de l’Ecclésiaste (1:2) : « Vanité des vanités, tout est vanité ! » Peignant L’Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel réunit toutes sortes d’objets qu’il juxtaposa à un sarcophage dont l’importance réelle est dévoilée par l’inscription qu’il porte, Vanitati S, autrement dit Vanitati sacrificium, le sacrifice à la vanité.

"Allégorie des vanités du monde", Pieter Boel.

Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel,1633.

 L’accumulation que fait Boel peut sembler hétéroclite, mais ce qu’énumère le peintre, c’est la vanité sous tous ses avatars, qu’il s’agisse de la politique, du militaire, de l’art ou de la religion dès lors que ces activités existent non pour leur noble utilité mais sont menées dans un but de glorification de soi.

 Dans deux précédents articles, nous abordions les motivations de l’engagement dans l’église et les suffisamment longues prières censées faire l’admiration des autres fidèles. Si les chrétiens rappellent à juste titre le mot du Christ quant à l’absence d’intérêt à gagner le monde tout en perdant son âme, que de fois peut-on constater que ce qui est reproché au monde peut se retrouver chez les croyants sous les vêtements impériaux des titres, sous l’apparent humble habit qui ne fait pas le moine, sous la couverture ramenée à soi du temps de prière que l’on étire pour paraître le plus spirituel ! En fait, si ces chrétiens sont spirituels, c’est malheureusement à leurs dépens : ils le sont dans le sens de drôles, dans la mesure où Dieu se rit des apparences. Si le chrétien peut dénoncer la volonté d’apparence dans le monde, il ne devrait pas ignorer, encore moins que les incroyants, que Dieu n’est dupe de rien. Qu’apporte réellement d’être flatté dans une église, d’avoir le micro pour le micro – symbole d’importance pour plus d’un – , d’être considéré comme un chrétien modèle, de faire de gros chèques pour que quelques-uns le sachent ? Ou encore, entre un pasteur demandant de l’aide pour un déménagement et une simple fidèle prétendant à la même assistance, lequel aura le plus de chance de voir sa demande satisfaite, et quel en est l’intérêt réel devant Dieu  ? Si un pasteur ou tout autre chrétien bien situé dans une communauté ne sauve pas, il y a pourtant chez plusieurs un empressement à leur plaire, à devancer leurs demandes, ou plus largement à être admiré dans l’église.

  La faute n’est pas forcément celle des ministres du culte, et le propos n’est pas celui de la responsabilité – ni une critique du pastorat – mais de la recherche immature de l’approbation, de l’admiration voire de la citation qui ne sauve pas. Et qui constitue une perte de temps dans son rapport à soi, puisque l’on ne peut que savoir au fond de soi que l’on n’est pas forcément ce que l’on prétend être. Le monde n’a d’ailleurs que faire des gratifications dans l’église, Dieu pas davantage ; voilà qui relativise sérieusement l’intérêt de la lutte pour la visibilité.

 Michel Rocard nous a quittés le même jour que Michael Cimino, le réalisateur de La Porte du paradis, western de trois heures et demie décrivant le sort d’immigrés européens essayant de survivre dans l’âpre jeune nation américaine. Si la sortie de ce film causa la fin de la société United Artists et fut un échec commercial, en partie à cause de sa longueur, l’œuvre fut considérée comme l’un des pires films jamais tournés, avant d’être élevée au rang de film culte, de façon méritée à notre avis. Un symbole de l’imperfection du jugement humain. Quelle différence entre la recherche de la gloire dans l’église et celle de la gloire dans la société, de son vivant ou à titre posthume ? Aucune, l’une n’est pas davantage spirituelle que l’autre, et les deux font appel à une appréciation fragile, variable comme celle que subit Cimino et, quoi qu’il en soit, vaine dans l’éternité car incapable de sauver… Mieux vaut être reconnu sans l’avoir recherché, car « il faut avoir perdu le monde pour se trouver soi-même », disait justement Christopher McCandless.

John John Summer

N.B. Cet article ne touche pas à la carrière politique de Michel Rocard, il aurait pu être rédigé pour toute autre personne ayant la même prétention, seul sujet ici concerné.

 Si l’actualité du roman français est faite de tressages trop précipités de lauriers, à ce qu’en dit sans grand tort en substance l’écrivain et éditeur Richard Millet, la traduction en français de romans étrangers peut parfois être réglée sur une vision très policée du monde, excluant les repères politiquement dérangeants que sont les origines, notamment culturelles. Voici deux mois, l’Observatoire de la Christianophobie proposait de parapher une pétition adressée – et, pour l’instant, sans suite connue – à l’éditeur Hachette Jeunesse quant à une traduction du « Club des Cinq au bord de la mer », un livre pour enfants d’Enid Blyton. Une traduction qui déforme totalement un passage mentionnant un culte dans la version originale. Une dernière trahison après celle de la langue française que l’on pourrait résumer par un Vade retro Vaugelas!

 L’idée de recourir à la pétition pour réclamer qu’un éditeur propose une traduction mentionnant l’événement de la messe peut interroger – s’agit-il de réclamer la fidélité au propos original, de signifier que la déchristianisation forcée est malsaine, ou de défendre une certaine idée identitaire (terme non connoté péjorativement ici) ? -, elle répond toutefois à une préoccupation sérieuse dans un contexte d’élimination d’autant de traces que possible du façonnage de l’Europe par le christianisme. Nous sommes loin de l’attribution du Prix Nobel de littérature à François Mauriac en raison de « la profonde imprégnation spirituelle et l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine », une préoccupation dépassant de loin la brève mention de l’assistance à un culte et la bonté d’un pasteur.

 La comparaison des deux textes, celui de 1969 et celui de 2011, permet d’appréhender la nette modification touchant à ce point. Dans le premier, l’allusion à la convocation des catholiques est suivie d’une brève et superficielle description d’un bon curé, de l’église et du sermon – dans le texte original, la dénomination n’est pas précisée, et l’on peut davantage penser qu’il s’agit d’un culte protestant, voire anglican si l’ecclésiastique est un simple suffragant, le pasteur étant nommé par son seul patronyme, « Parson » :

« Voulez-vous aller à la messe ? demanda Mme Penlan. La route jusqu’à l’église de Trémanoir est ravissante, vous aimerez sûrement M. le curé; c’est un saint homme. – Oui, nous irons, dit François […] La vieille église dormait à l’ombre de ses tilleuls; elle était toute petite, accueillante, charmante. Lorsque Yan vit que l’on attachait le chien près du portail de l’église, il décida de rester avec son ami, ce qui n’amusa pas du tout Claude. Elle ne pourrait pas les surveiller, et ils allaient faire les fous tout le temps, qu’elle serait à la messe. La chapelle était fraîche et obscure, mais trois vitraux de couleurs projetaient sur les colonnes et sur les dalles des reflets violets, rouges et bleus. M. le curé avait l’air d’un saint. Son sermon, tout simple, semblait émouvoir chacun des fidèles en particulier. Il les connaissait bien tous, il était leur ami. Lorsque les enfants sortirent de la messe, ils furent éblouis par le soleil. »

 Dans le second, le traducteur substitue un marché à la messe, et le seul point commun avec le premier est l’ombre des tilleuls :

« Voulez-vous m’accompagner au marché ? demande la fermière, après avoir rempli la dernière mangeoire de l’étable. – Oh, oui ! acquiescent les enfants. On tiendra Dago en laisse pour qu’il ne se jette pas sur les stands de poulets rôtis […] Le marché se tient à l’ombre des tilleuls : il n’est pas grand, mais très vivant. Sur les étalages reposent des légumes colorés et des fruits juteux. Des poulets dorés tournent sur les broches des rôtisseries. Les commerçants interpellent de leur voix sonores les clients qui arpentent l’allée, pour vanter la qualité de leurs produits. Mme Elouan connaît bien le boucher car c’est lui qui se charge de vendre les volailles de sa ferme. Lorsque les enfants quittent le marché, ils se sentent affamés. »

 Outre les éventuels problèmes juridiques que pose ce passage si les ayants droit n’y ont pas consenti puisque, en droit européen, un ouvrage ne tombe dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur et que, le droit moral étant perpétuel, il ne saurait être question ni de retirer le nom de l’auteur ni de lui attribuer un texte qui n’est pas le sien, il s’agit là manifestement d’une volonté d’effacer la référence au christianisme. L’hypothétique accord des héritiers d’Enid Blyton ne saurait justifier sur le plan moral la décision de déformer la volonté de l’auteur.

De l’affaissement de la langue au déni de la culture d’origine d’un texte

 Depuis plusieurs années, les traductions des ouvrages d’Enid Blyton font l’objet de critiques fondées en raison du nivellement vers le bas qu’elles imposent. Ainsi, le pronom « nous » est confondu avec le « on », ce qui ne pose peut-être pas de souci dans le langage parlé mais ne permet pas à l’enfant de découvrir la précision de la langue en même temps qu’il prend plaisir à lire ; ou encore est supprimé le passé simple dont Roland Barthes rappelait dans Le Degré zéro de l’écriture qu’il suppose un monde construit, cohérent. Les ouvrages d’Enid Blyton sont certes d’un niveau peu exigeant, mais c’était bien là aussi leur intérêt, tout enfant pouvait lire sans risque de se perdre. Désormais, il faut également compter sur un certain politiquement correct.

 

 Parce que le lectorat d’Enid Blyton est très jeune, les traducteurs ont pris l’habitude d’adapter les ouvrages au public français. Ainsi, les noms sont modifiés, soit francisés (traduits ou non, par exemple « Tremannon Church » devient « l’église de Trémanoir »), soit totalement différents (« George » devient « Claude », à cause d’une éventuelle plus grande occurrence de ce prénom en France que celui traduit de « Georges » à l’époque, facilitant ainsi l’identification d’un maximum de jeunes lecteurs au personnage, peut-on supposer), soit raccourcis (« Mrs Penruthlan devient « Madame Penlan »). Le but est que le petit lecteur francophone ne perde pas trop ses repères, et c’est probablement ainsi qu’il faut comprendre le fait de rendre en français le passage sur l’église par un vocabulaire catholique (messe, curé) qui ne peut qu’intriguer concernant l’original quand on sait le mépris en lequel étaient tenus les catholiques jusque tard dans le siècle dernier en Angleterre – même si Blyton était catholique. Pour un jeune lecteur, dans une France alors encore largement parcourue de cols romains, jeune lecteur qui suivait probablement les cours de catéchisme même si Mai 68 venait d’ouvrir encore davantage la porte à la contestation de la religion, parler d’une messe catholique faisait peut-être davantage sens. Cependant, malgré la désaffection pour le religieux, rien ne justifie qu’en 2011 on substitue tout un passage sur une visite au marché à celui original de la présence à un culte ; c’est là totalement dénaturer le propos de l’auteur qui voulait peut-être présenter certaines valeurs (que sa vie privée ait été moins en accord avec ces valeurs, même si Blyton s’était convertie au catholicisme qu’elle ne pratiquait cependant pas vraiment, relève d’un autre ordre). Il y a une différence entre la traduction pure et la version, la dernière intégrant plus largement le contexte dans lequel a été rédigé l’écrit qu’elle restitue dans une autre langue ; dans le cas présent, il ne s’agit même plus de version mais de trahison du texte.

L’impossibilité de dissocier la littérature anglaise et la religion

 Si les livres d’Enid Blyton sont évidemment très simplistes du point de vue de l’écriture, ils ont également la prétention de défendre des valeurs simples, encore binaires, et cela suffit à un jeune enfant en construction, à moins qu’il n’ait un appétit intellectuel supérieur à celui de sa classe d’âge. Retirer un élément probablement essentiel, dans la mesure où il parle de valeurs (le pasteur est un homme simple et amical dont les sermons sont suivis) pour y substituer une histoire de consommation locavore (le marché) plus en phase avec la religion du moment (la consommation de proximité et le contact avec le marchand-producteur) considérée comme une autre valeur, c’est refuser à l’auteur ses références. Que faire des autres écrivains anglais, pour adultes, dont certains d’envergure et au panthéon de la littérature, qui en appellent même clairement à la Bible, ainsi les sœurs Brontë, pour ne pas mentionner John Milton et son Paradis perdu ?

 Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait tenir des appels à la repentance par la domestique Nelly à l’endroit de Heathcliff, parsemés de citations bibliques, certes non référencées mais sans ambages. Anne Brontë, quant à elle, développe des pages entières de débats théologiques dans Agnes Grey et La locataire de Wildfell Hall (parfois de manière lourde) et prête à ses personnages préférés et maltraités des propos sur la grâce divine et le pardon évangélique. La fréquentation de l’église est développée. La plus célèbre des trois sœurs, Charlotte, nourrie du Livre d’Ésaïe, ne cache non plus pas l’influence biblique avec des allusions qu’un lecteur de la Bible peut aisément comprendre… Dans Raison et Sentiments, Jane Austen attribue à sa foi méthodiste le sens de la justice de la parente d’un séducteur qui a délaissé une adolescente qu’il avait ravie et abandonnée enceinte, parente qui décide de déshériter l’affreux ; Charles Dickens, dans David Copperfield, décrit des témoignages de repentance, certes douteux, mais qui font référence à la régénération spirituelle ; ou encore, plus proche de nous dans le temps, Graham Greene développe par exemple son célèbre La Puissance et la Gloire autour de la question du devoir pastoral…

Presque dès les débuts de la Bible en anglais, les écrivains d’Albion ont été influencés par le livre sacré, et diverses versions ont familiarisé les Britanniques avec la poésie, les récits et la pensée bibliques ainsi que le fait remarquer le poète et critique littéraire Michael Edwards dans son essai Racine et Shakespeare. Si un traducteur leur appliquait la même politique que celle de Hachette, leurs œuvres ne présenteraient plus grand intérêt ; et, dans une moindre mesure, l’intérêt, c’est ce que perd le livre de Blyton, laquelle voulait partager à travers ses ouvrages une morale chrétienne de façon didactique ainsi qu’en témoigne une lettre au Révérend Welch, – ce à quoi s’employait ouvertement Anne Brontë.

 Dans la revue Lire de février 2015, Michael Edwards, anglais francophone, justifie ainsi la difficulté de la version au cours d’un entretien consacré à Shakespeare : « Il est toujours malaisé de traduire une langue germanique vers une langue romane, et inversement. Ce sont deux organismes différents. Et l’anglais en particulier, comme disait Céline, vient d’une autre planète. Entre l’anglais et le français, on passe d’une langue qui s’applique autant à la réalité concrète qu’aux démarches de l’intelligence à une lumière de l’esprit. La langue de Shakespeare est irrémédiablement anglaise, et exceptionnellement dense, puisqu’il songe à quantité de choses différentes dans l’espace d’un vers. La langue de la plupart des poètes anglais semble délavée en traduction française, celle de Shakespeare encore plus » (1). Si cela vaut pour excuser des versions restituant trop laborieusement des romans britanniques – que l’on songe donc à la puissance évocatrice d’Emily Brontë ! -, rien n’explique qu’une œuvre pour enfants, rédigée le plus simplement du monde, comme celle d’Enid Blyton, soit à ce point défigurée. Sinon la volonté de réécrire une histoire pour l’adapter à sa propre idéologie. De la même manière que la BBC décida en 2011 de ne plus mentionner la naissance du Christ pour situer une année.

 John John Summer

(1) Lire, numéro 432, Michel Edwards, Traduire la nature multiple de la réalité et de nos émotions

A l’occasion du troisième dimanche de l’Avent en décembre 2015, des chrétiens de Hongrie se sont rassemblés à Budapest pour une flash mob devant la basilique Saint Etienne (l’éponyme diacre fut le premier chrétien martyr officiellement recensé), à la demande des franciscains. Les manifestants tenaient à chanter « Que le Seigneur vous donne sa paix » en soutien aux chrétiens persécutés.

« Alors ceux qui craignent l’Eternel se parlèrent l’un à l’autre »

(Malachie 3:16)

C’est ici un article d’actualité que je commets, au vu d’une certaine juvénilisation que vit le monde chrétien avec le refus de passer du lait spirituel à la nourriture spirituelle solide.

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Parler de la réflexion dans l’Église suppose d’emblée de définir l’Église. C’est, bien entendu, l’assemblée des croyants, mais aussi une structure énoncée en Éphésiens 4:11 comprenant des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs et enseignants. Une église repose ainsi sur une assemblée au sein de laquelle se trouvent différents ministères diffusés et non concentrés. Le terme « pasteur » n’est pas à entendre au sens contemporain, il s’agit bibliquement d’un synonyme des mots « ancien » ou « ange », davantage quelqu’un qui accompagne qu’il ne contrôle. Au sein de l’assemblée, on trouve plusieurs anciens ; de nos jours, un ancien principal est pasteur officiel, souvent rémunéré, et les autres anciens n’ont pas le même ministère que lui. De plus, la parole n’est plus annoncée en discussion libre mais d’une estrade, une chaire, en tout cas d’une position géographique d’autorité et dans un format empêchant la discussion directe puisque le message est présenté de façon monolithique. Ce schéma déresponsabilise d’ailleurs l’assemblée, devenue assistance, et confère une autorité que ne prévoyait pas la Bible au pasteur. Mais, dans sa grande miséricorde, Dieu fait avec, comme il peut utiliser des églises prêchant l’idolâtrie pour toucher des cœurs, sans pour autant accepter leurs hérésies. Ce n’est pas sur ce point que je vais me prononcer, mais je l’aborde pour introduire mon propos.

Dès lors que l’assemblée devient une assistance, elle ne se comporte plus comme les Juifs de Bérée qui vérifiaient dans les textes saints dont ils disposaient alors le sérieux des sermons (Actes 17:10-11). Se déchargeant du souci de l’enseignement, elle est susceptible de perdre le discernement puisqu’il est également probable que n’étant qu’assistant à l’église, même en agitant les bras, le chrétien ne soit pas bien davantage acteur de sa vie de foi chez lui. Autrement, il se questionnerait sur sa place dans la communauté.

Comment vivre une vie d’assemblée active en n’étant que spectateur ? Il faudrait intervenir par exemple en discutant (de) les prédications, en interpellant les pasteurs ou les anciens, en apportant la parole, le tout sans chercher la confrontation en cas de désaccord comme aiment si bien le faire certains en quête de conflit ou de gloire. Dès lors, on ne serait plus spectateur puisque l’on agirait – on agirait de façon autonome (non pas indépendante). Imaginez deux prédications se présentant l’une comme une réponse à l’autre, un peu comme les épîtres de Paul aux Romains et aux Éphésiens et celle de Jacques peuvent se lire apparemment de façon dialectique concernant la prévalence de la foi ou celle des œuvres (Romains 3:28, Éphésiens 2:8-9 et Jacques 2:24)… C’est dans la confrontation de vues que les relations avancent, et celles dans l’Église également. Or, un spectateur qui confronterait ses vues avec un pasteur ne serait plus spectateur mais acteur. On le voit, passer de l’état de spectateur à celui d’acteur ne demande pas grand chose… Malheureusement, la culture actuelle, festive, laisse entendre que le spectateur est acteur non pas parce qu’il agit mais parce qu’il s’agite : la louange est devenue très festive, les gens sont priés de se lever, d’étendre les bras, de frapper dans les mains, et cela varie selon les cultures. En soi, danser pendant la louange, étendre les bras, etc., ce n’est pas un souci, mais où est l’agir quand cela se fait sur commande ? A-t-on le droit de refuser de lever les bras parce que l’on préfère honorer Dieu autrement, que l’on n’apprécie pas ce qui se passe ou que le chagrin pèse trop sur les bras ? Un Allemand, en raison de l’Histoire (bien que l’évolution se fasse), ne tendra pas forcément le bras, un Japonais ne battra pas forcément des mains, et rien ne peut assurer qu’ils soient moins passionnés de Dieu qu’un chrétien « happy-clappy ». Davantage en retenue, ils auront pourtant peut-être été davantage acteurs que ceux qui auront agité leurs membres sur commande, au moins dans le fait de manifester une distance (l’inverse vaut aussi). On le voit là aussi, passer de l’état de spectateur à celui d’acteur ne nécessite pas un courage démentiel… Juste de ne pas céder au désir de conformité dans le groupe, désir de conformité favorisé par la dilution des individualités dans l’ensemble.

Comment ne pas se sentir gonflé à bloc en dansant sur des cantiques enthousiasmants, comment ne pas sentir le vent dans ses voiles quand tombent des termes très positifs tels « extraordinaire », « magnifique », « super » pour la moindre chose, sans que l’on ne puisse mesurer l’extraordinaireté des faits non précisés… (?) L’abus de superlatifs non justifiés peut même amener à parler de « miracles extraordinaires », alors qu’un miracle est par définition extraordinaire : on ne peut que supposer qu’un miracle extraordinaire est un miracle encore plus surprenant que ceux auquel on peut avoir été habitué. On demande à voir, alors, pour s’assurer qu’il ne s’agit pas que de mots… Et la même prudence devrait être de mise concernant le vocabulaire en général, la louange, discerner entre les émotions et la réflexion, entre les émotions et l’onction. Passé le feu de l’émotion, le spectateur pourrait se demander s’il a vraiment été acteur et s’il ne s’est pas illusionné sur sa réception de la bénédiction.

indexL’entrée à Jérusalem (Hippolyte Flandrin)

Être positif n’est pas un souci en soi, mais un « positive thinking » abusif qui permet de nourrir des illusions et neutraliser la réflexion, jusqu’à laisser entendre que qui réfléchirait serait négatif, en est un. Je n’aime pas les surinterprétations de la moindre image de la Bible cherchant un message là où il n’y en a peut-être pas, mais je relèverai avec un certain amusement que Jésus entra dans Jérusalem sur un âne dont l’une des caractéristiques injustement méconnues est son intelligence : voici un animal qui vous portera et avancera non point parce que vous le lui ordonnez, mais parce qu’il a accepté de travailler avec vous et évalué autant que possible les risques, contrairement au cheval. En quelque sorte, l’âne est un esprit critique : volontaire, sociable, affectueux, positif, mais prudent. Une synthèse de la douceur de la colombe et de la prudence de l’aspic. Rien ne permet d’affirmer que Jésus ait voulu exprimer cette image ; elle illustre cependant parfaitement l’appel au chrétien que peuvent étouffer le festif et le « positive thinking » refusant toute réflexion : il doit être un participant pensant.

John John Summer

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