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Posts Tagged ‘Into the wild’

 A 85 ans, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard avait un désir que paradoxalement seule la mort pouvait permettre d’assouvir, un hommage national posthume après une cérémonie protestante. C’est chose faite en ce 7 juillet, un jour défiant l’éternité. L’immaturité du vœu d’un homme octogénaire – personnage louable sur certains points – pourrait surprendre, à condition de le considérer comme immature. Or, dans tous les milieux, alors que nous sommes des morts en sursis, l’homme cherche des gratifications inutiles, dans bien des cas en faisant prévaloir une apparence sur sa réalité ; et tant de chrétiens n’échappent pas à la quête des gratifications terrestres dans l’église alors même qu’ils constatent l’inanité de celles souhaitées dans le monde.

 L’hommage aux Invalides est censé être rendu à des militaires. Qu’un homme politique ait pu demander à y bénéficier d’un éloge est révélateur de la conception qu’il avait de sa propre importance. Les Invalides sont le lieu de l’honneur rendu aux hommes de guerre qui ne sont généralement pas les premiers à rechercher la lumière médiatique, sauf pour faire passer un message dépassant leur personne. Dans la Grèce antique – comme dans les nations contemporaines -, à part ceux de Marathon, les corps des soldats tombés sur le champ de bataille étaient rapatriés autant que faire se peut ; également, étaient organisées des funérailles collectives supportées par la cité, solennelles, à visée civique. Un hommage qui ne rendait pas les disparus aux leurs, un hommage qui importe peu aux premiers concernés, mais nécessaire pour commémorer les héros, les remercier, consoler les proches et resserrer les liens. Homère, qui dépeignit ces hommages, les présenta sous forme dialectique ; alors que L’Iliade glorifiait la mort au combat, L’Odyssée loue la vie paisible de l’inconnu, les hommages ne ranimant personne. Il est correct qu’une nation honore ses héros, mais il est vain de vouloir être honoré après sa mort, que les honneurs soient ou non mérités. Comme est vaine toute quête de reconnaissance pour la reconnaissance : collection du plus grand nombre d’amis, désir d’être admiré à l’église ou dans la société en général, voir son nom en tête d’affiche. Un autre homme politique, auparavant militaire, semblait avoir compris l’inintérêt du grandiose posthume : le général de Gaulle avait demandé des funérailles simples et – sans succès – refusé les hommages.

L’inanité d’un habit impérial fondamentalement démonétisé

 « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? », interroge le Christ (Matthieu 16:26). Dans le road movie sur fond de tragédie Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, alors que l’humanité s’attend à sa destruction imminente par une météorite, l’entreprise où travaille l’un des deux personnages principaux du film propose des postes de direction désormais vacants. Des cadres supérieurs ont délaissé leurs bureaux, la société pense que la vanité de certains autres les poussera à vouloir de ces grades. Si le propos est caricatural, il ironise parfaitement sur l’étrangeté de courir derrière les honneurs quand défile le temps menant à la mort, autrement dit, non pas tant à la perte d’un acquis parfois nécessaire et bienfaisant qu’à la rencontre avec le Créateur qui n’est pas sensible aux apparences. Demander des funérailles nationales pour soi n’est pas plus ridicule que la quête de la gloire qui, au regard de l’éternité, ne subsistera pas davantage sur les os que la chair dans la tombe. Devant Dieu, l’homme est tel l’empereur nu de Hans Christian Andersen qui, absorbé par le souci de la durée de son apparence, revêt des habits différents à chaque heure et qui, appâté par le désir de se voiler d’un vêtement dont seuls les sots ne verraient pas le génie, se fait duper par des escrocs qui prétendent lui confectionner cet exceptionnel costume d’apparat ; le monarque se présente nu devant le peuple, seul un enfant, à l’esprit encore libre, démasque ouvertement – si l’on peut dire – le vrai.

Illustration du conte Les habts neufs de l'empereur, itu.dk

Illustration du conte Les Habits neufs de l’empereur, itu.dk

 Le conte Les Habits neufs de l’empereur pourrait être une parabole de la nudité de l’homme devant Dieu qui n’est dupe d’aucun stratagème de réécriture factice de soi. La perception divine n’est aucunement biaisée par un quelconque effet de halo, Dieu n’est pas plus impressionnable par les apparences, les titres humains accordés par les États, les médias ou les églises qu’il n’est influencé par des préjugés. On ne peut le convaincre qu’il se trompe sur soi. Le propos n’est pas de dire que seule une vie d’ascèse face aux récompenses est sensée, mais que la recherche de la récompense pour la récompense ou de l’apparence révèle une conception tronquée du sens de la vie puisque celle-ci ne s’arrête que biologiquement avec le dernier souffle qui éteint les feux de la rampe.

 Examinant l’essor du capitalisme, le sociologue Max Weber avait établi un rapport entre le protestantisme et le concept économique fondé sur le droit de propriété. Sa thèse était que si, certes, les catholiques connaissaient déjà le capitalisme, le puritanisme l’avait lui développé en en faisant une condition du salut de par l’énonciation que l’homme devait honorer Dieu au travers de son travail, à partir d’une lecture particulière de la Bible (Jean 9:4). La conception puritaine du droit de propriété a profondément irrigué l’économie américaine dans le sens où la réussite était synonyme de bénédiction divine. On voit dans le film Into the Wild, récit à peine romancé du sens de la quête de Christopher McCandless, un jeune homme qui a brillamment réussi ses études mais préfère prendre ses distances avec une société d’apparences, une famille d’apparences, et investir son temps dans une poignante aventure pour enfin respirer, son argent dans l’aide aux nécessiteux sans pour autant rechercher l’ostentation de la générosité. La prétendue bénédiction sociale est démonétisée pour le jeune homme à la perspicace confondante. Christopher est en recherche d’authenticité, de soi, de Dieu – avec un approche cependant panthéiste. Son temps est engagé, mais pas dans l’accumulation des honneurs pour les honneurs. L’indépendant McCandless avoue en paraphrasant Henry Thoreau dans Walden ou la Vie dans les bois, « Plutôt que l’amour, la célébrité, la foi, l’argent, plutôt que la justice, donnez-moi la vérité ! »

 Peut-être Christopher McCandless sentait-il que, sans la vérité, la justice était potentiellement injuste, l’argent capable de corruption, la foi dépourvue d’œuvres authentiques, l’amour égoïste ; et que, sans la vérité, la célébrité n’était pas justifiée, reposant sur de la pure apparence. Car la gloire non fondée en vérité n’est que de la boue, pour reprendre le mot de l’apôtre Paul quant aux apparences des faux docteurs (Philippiens 3:2-11). Il est difficile d’imaginer McCandless rêver d’un hommage national immérité à Arlington ou chercher à plaire à un ecclésiastique pour se sentir important dans une communauté religieuse ; le jeune homme avait davantage conscience de sa réalité qu’un octogénaire capricieux ou des chrétiens assoiffés de vaine admiration.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! »

 La période baroque fut l’occasion pour les peintres de travailler une catégorie de nature morte nommée Vanité, un genre apprécié des calvinistes et des partisans de la Contre-Réforme en quête d’humilité. Philippe de Champaigne, Pieter Boel et tant d’autres dépeignirent de façon allégorique la précarité et le vide de l’existence humaine ; le vain ainsi désigné renvoyait au mot de l’Ecclésiaste (1:2) : « Vanité des vanités, tout est vanité ! » Peignant L’Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel réunit toutes sortes d’objets qu’il juxtaposa à un sarcophage dont l’importance réelle est dévoilée par l’inscription qu’il porte, Vanitati S, autrement dit Vanitati sacrificium, le sacrifice à la vanité.

"Allégorie des vanités du monde", Pieter Boel.

Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel,1633.

 L’accumulation que fait Boel peut sembler hétéroclite, mais ce qu’énumère le peintre, c’est la vanité sous tous ses avatars, qu’il s’agisse de la politique, du militaire, de l’art ou de la religion dès lors que ces activités existent non pour leur noble utilité mais sont menées dans un but de glorification de soi.

 Dans deux précédents articles, nous abordions les motivations de l’engagement dans l’église et les suffisamment longues prières censées faire l’admiration des autres fidèles. Si les chrétiens rappellent à juste titre le mot du Christ quant à l’absence d’intérêt à gagner le monde tout en perdant son âme, que de fois peut-on constater que ce qui est reproché au monde peut se retrouver chez les croyants sous les vêtements impériaux des titres, sous l’apparent humble habit qui ne fait pas le moine, sous la couverture ramenée à soi du temps de prière que l’on étire pour paraître le plus spirituel ! En fait, si ces chrétiens sont spirituels, c’est malheureusement à leurs dépens : ils le sont dans le sens de drôles, dans la mesure où Dieu se rit des apparences. Si le chrétien peut dénoncer la volonté d’apparence dans le monde, il ne devrait pas ignorer, encore moins que les incroyants, que Dieu n’est dupe de rien. Qu’apporte réellement d’être flatté dans une église, d’avoir le micro pour le micro – symbole d’importance pour plus d’un – , d’être considéré comme un chrétien modèle, de faire de gros chèques pour que quelques-uns le sachent ? Ou encore, entre un pasteur demandant de l’aide pour un déménagement et une simple fidèle prétendant à la même assistance, lequel aura le plus de chance de voir sa demande satisfaite, et quel en est l’intérêt réel devant Dieu  ? Si un pasteur ou tout autre chrétien bien situé dans une communauté ne sauve pas, il y a pourtant chez plusieurs un empressement à leur plaire, à devancer leurs demandes, ou plus largement à être admiré dans l’église.

  La faute n’est pas forcément celle des ministres du culte, et le propos n’est pas celui de la responsabilité – ni une critique du pastorat – mais de la recherche immature de l’approbation, de l’admiration voire de la citation qui ne sauve pas. Et qui constitue une perte de temps dans son rapport à soi, puisque l’on ne peut que savoir au fond de soi que l’on n’est pas forcément ce que l’on prétend être. Le monde n’a d’ailleurs que faire des gratifications dans l’église, Dieu pas davantage ; voilà qui relativise sérieusement l’intérêt de la lutte pour la visibilité.

 Michel Rocard nous a quittés le même jour que Michael Cimino, le réalisateur de La Porte du paradis, western de trois heures et demie décrivant le sort d’immigrés européens essayant de survivre dans l’âpre jeune nation américaine. Si la sortie de ce film causa la fin de la société United Artists et fut un échec commercial, en partie à cause de sa longueur, l’œuvre fut considérée comme l’un des pires films jamais tournés, avant d’être élevée au rang de film culte, de façon méritée à notre avis. Un symbole de l’imperfection du jugement humain. Quelle différence entre la recherche de la gloire dans l’église et celle de la gloire dans la société, de son vivant ou à titre posthume ? Aucune, l’une n’est pas davantage spirituelle que l’autre, et les deux font appel à une appréciation fragile, variable comme celle que subit Cimino et, quoi qu’il en soit, vaine dans l’éternité car incapable de sauver… Mieux vaut être reconnu sans l’avoir recherché, car « il faut avoir perdu le monde pour se trouver soi-même », disait justement Christopher McCandless.

John John Summer

N.B. Cet article ne touche pas à la carrière politique de Michel Rocard, il aurait pu être rédigé pour toute autre personne ayant la même prétention, seul sujet ici concerné.

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