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Archive for the ‘Maturité chrétienne’ Category

« Il n’avait aucun talent oratoire, mais la conviction erronée que son grade faisait de lui un orateur. »

( La route étroite vers le nord lointain, Richard Flanagan)

J’observais un jour des moineaux occupés à picorer des miettes quand atterrit un pigeon qui leur fit immédiatement prendre la fuite. Aussitôt après se posa une corneille qui évacua ce dernier. L’actualité donne à voir de drôles d’oiseaux qui, infatués de leur sentiment d’importance, sont comme ce pigeon, qui s’affirment face à un public de moineaux n’osant pas la contradiction. Depuis que le suffrage existe, des politiciens donnent des consignes de vote, des célébrités donnent des consignes de vote. Et il arrive que des responsables religieux en donnent, ainsi qu’en témoignent les appels à voter pour tel ou tel ou s’abstenir émanant d’individus établis, qui sur son estrade médiatique, qui sur son estrade ecclésiastique, et qui peuvent affirmer avec une apparence de précision des contre-vérités que peu iront débusquer. Convaincus, du fait de l’absence de contradiction, du génie de leur parole qu’ils pensent capable d’emporter l’adhésion, ils indiquent que choisir, comme si les moineaux que sont les électeurs, les fidèles, les fans n’étaient pas à même de trancher. Jusqu’à utiliser le nom de Dieu pour emporter la conviction…

« Dessine-moi un mouton ! » (Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry). Concept détourné, de l’amitié au suivisme.

Ces derniers temps, plusieurs médias chrétiens, avec des trémolos d’histrion plein la plume, se sont autorisés à donner des consignes (tel ou tel candidat, l’abstention ou le vote), sans aucunement rien comprendre de ce dont ils parlaient, manquant de connaissance et de réflexion sur ces sujets, donnant dans le raccourci intellectuel bien grossier, mais croyant que leur situation visible – et éventuellement la signature « pasteur » – valait autorisation de tenter d’influencer les gens qui devraient suivre sans penser par eux-mêmes… Un peu à la manière de ce personnage sorti du chapeau de l’hilarant Gorafi qui se dit connaître l’astrophysique, et se croit apte à donner son avis, du fait qu’il poste des articles – qu’il ne comprend pas – sur Facebook et dispose d’une certaine audience supposée. Et la contradiction à leurs propos risque d’attirer de l’agressivité envers celui qui s’y aventure, surtout s’il expose posément un propos documenté qui dérange celui qui utilise sa position pour convaincre et ne sait que répondre : les sarcasmes ou les ciseaux d’Anastasie ne sont pas loin… J’ai connu les deux récemment, notamment de la part d’un universitaire tenant un blog bien connu sur le fait religieux ayant passé tous mes messages à la trappe, parce qu’il ne savait pas qu’y objecter alors qu’il faisait son pigeon parmi ceux qu’il considérait comme des moineaux à qui il pouvait s’imposer intellectuellement.

Dans un chapitre de La route étroite vers le nord lointain, le narrateur expose le caractère prétentieux d’un colonel durant la Seconde Guerre mondiale, dépourvu de la moindre capacité à enflammer les troupes, les convaincre par la beauté du verbe et la puissance de la démonstration, mais à qui son statut fait s’imaginer un génie oratoire. Un officier supérieur dénué d’amour pour ses hommes réduits à l’esclavage dans l’enfer de la jungle par les Japonais. A propos de grade et d’amour, utiliser sa position médiatique ou pastorale pour dire aux gens que choisir, n’est-ce pas déconsidérer leur propre humanité et ainsi manquer d’amour ?

La considération de l’avis de l’autre, une marque d’amour

La position médiatique ou celle derrière un micro d’église peut donner, à ceux qui ne prennent pas garde à rester humbles, le sentiment d’être supérieur, d’avoir une parole plus convaincante que celle des autres. Telle célébrité étale des jugements moraux sur différents thèmes sans rien approfondir, sans rien démontrer, convaincue que sa seule aura médiatique suffit : « Vu à la télévision ! » ; telle personne disposant d’un micro dans une église peut se prendre pour excellente en débat, alors qu’elle ne débat justement pas, le silence des ouailles pouvant lui laisser l’impression d’être approuvée. J’ai eu un pasteur qui outrepassait sa fonction en donnant ses avis politiques depuis l’estrade ; je me souviens que lors d’un repas, plusieurs personnes exprimaient une idée jusqu’à ce que le pasteur intervienne et donne son opinion en citant un verset qui se voyait décontextualisé, et le silence se fit. Ce n’est heureusement pas la position de bien des pasteurs que j’ai connus, qui veillent à ne pas utiliser le nom de Dieu pour inciter les gens à penser comme eux sur le plan politique. Autrement, leur vision des autres serait carencée en amour. Ce sentiment d’importance et de talent, nourri par le fait qu’aucune corneille ne descende subitement pour confronter celui qui comme le pigeon s’impose aux moineaux, éloigne de sa propre réalité, des autres et de Dieu. La surestimation de soi a pour pendant la sous-estimation de la valeur de son prochain, ici la pensée que son individualité, lors du choix dans l’isoloir, ne compte pas et doit être soumise à celui qui, se compose une très haute idée de son importance pour dire que voter.

Les pages de La locataire de Wildfell Hall Anne Brontë offrent notamment un pasteur pétri de sa conviction d’être important et un grand orateur, qui, lors d’un goûter, donne le plus ridiculement du monde son avis sur la consommation de vin par un tout jeune enfant, qu’il estime nécessaire. L’opinion, valant celle d’un pilier de bistrot, lui a d’ailleurs été demandée par l’une des ouailles apparemment incapable de penser par elle-même, et le clergyman n’en demandait pas tant pour ennuyer la mère du garçonnet. Scène encore plus ridicule, celle du pasteur Collins dans Orgueil et Préjugés qui tente de convaincre sa lointaine cousine Elizabeth Bennet de l’épouser en exposant ses motifs comme une dissertation en plusieurs temps qu’il essaie de fonder sur la raison, sans rien écouter des objections de la jeune fille.

 

Collins, habitué à voir les fidèles dire Oui et Amen à ses prêches, est un personnage prétentieux qui s’attend à ce qu’Elizabeth approuve pareillement son propos. Comment ?!? Je suis une star, je passe à la télévision, j’ai un micro, je suis pasteur... Comment, alors que je ne me vois opposer aucune contestation en tant que star ou lors de mes sermons, ce qui devrait prouver ma force de persuasion, suis-je confronté à une objection ? Poussez-vous, c’est moi que je dois parler !

Dans les premiers temps de l’Église, la prédication était ouverte au débat, elle n’était pas magistrale. Lorsqu’il m’est arrivé d’apporter la Parole, c’est aussi ce schéma que j’ai choisi, et j’annonçais par courriel quels versets j’allais travailler afin que les autres participants – et non assistants – s’y préparent. Les temps ont changé, et l’on fait avec ce que l’on a, et cela ne préjuge pas de la valeur morale des pasteurs : dans un format de débat, certains pourraient être tentés d’écraser les opinions dissidentes ou concurrentes ; dans un gabarit de prédication magistrale bien des pasteurs sont honnêtes et capables d’accepter la contradiction après le culte. Mais cela reste tout de même un schéma qui favorise d’une part le sentiment d’être plus convaincant que ce que l’on est, d’autre part le risque d’en profiter. Notamment en période électorale, comme ce pasteur que je mentionnais – et que j’appréciais cependant sur bien d’autres plans, et à qui je reprochais directement cette attitude.

Entre tous les personnage de la Bible, l’un de mes préférés est Amos, un berger par ailleurs prophète. J’éprouve de la sympathie pour lui notamment parce que j’ai grandi en travaillant dans les champs, mais également parce qu’il ne s’attachait pas à un micro d’antan, son rôle de prophète : Amos allait parler aux puissants et s’en retournait chez lui, sans désir de garder le monopole du verbe, de l’utiliser pour une autre destination que celle que Dieu lui avait confiée. Il s’en retournait chez lui, son travail fait, pour s’occuper d’un autre travail moins médiatique, dirait-on aujourd’hui. Amos était, dans un sens, un peu cette corneille qui arrivait face aux chefs prévaricateurs à l’attitude de pigeons surplombant les moineaux. Ces chefs si gonflés de leur prétendue importance découvraient alors quelqu’un capable de les confronter. On a l’image du pasteur, dans Entre Ciel et Terre de Jon Kalman Stefansson, qui s’irrite contre les corbeaux sur le toit de l’église qu’il ne peut atteindre.

Le sacerdoce est universel en Christ, le suffrage l’est aussi dans la plupart des démocraties ; et la position de prêtrise médiatique ou ecclésiastique ne confère pas plus de d’autorité pour dire que voter, un conseil ne pouvant s’appuyer légitimement sur la connaissance et non sur un nom, une situation plus ou moins médiatisée, un micro, une estrade. Ou alors le pasteur, le journaliste chrétiens seraient, du seul fait de leur foi au lieu de celui de la compétence, qualifiés pour parler de tout et rien, comme le Simon du Gorafi d’astrophysique. Et s’il est légitime de discuter des points de vue politiques du moment que les gens sont d’accord pour le faire, il est malsain de prétendre dicter ce qu’il convient de voter, chacun ayant sa liberté de vote ; encore plus en se servant du nom de Dieu. Le titre de pasteur ou de journaliste chrétien ne confère pas de fait une autorité spirituelle pour imposer ses vues politiques. Ces derniers temps, différents articles ont dépassé les limites de l’information. Or, l’amour chrétien commande d’accepter que l’autre ne pense pas comme soi.

Le problème n’est pas d’exprimer une opinion politique dans un article, mais de se poser au-dessus des lecteurs en convoquant le nom de Dieu et en usant d’autres grosses ficelles sur le plan intellectuel pour les orienter. Le respect d’autrui ne saurait tolérer sa dépréciation, et quand bien même l’on se saurait plus intelligent qu’une autre personne, Dieu désapprouverait le fait d’en profiter pour essayer de manipuler ses idées : se savoir ou s’imaginer plus intelligent que son prochain n’autorise pas à le traiter comme un idiot. Dieu est infiniment plus intelligent que nous, mais il ne s’autorise pas à nous traiter en imbéciles, et s’il ne nous révèle pas tout, c’est non point par raccourci intellectuel, mais parce que ses plans dépassent ce qui nous est intelligible. Si Dieu n’use pas d’expédients raisonnements douteux, comment pourrait-on sérieusement le faire en y ajoutant son nom ?

John John Summer

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 A 85 ans, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard avait un désir que paradoxalement seule la mort pouvait permettre d’assouvir, un hommage national posthume après une cérémonie protestante. C’est chose faite en ce 7 juillet, un jour défiant l’éternité. L’immaturité du vœu d’un homme octogénaire – personnage louable sur certains points – pourrait surprendre, à condition de le considérer comme immature. Or, dans tous les milieux, alors que nous sommes des morts en sursis, l’homme cherche des gratifications inutiles, dans bien des cas en faisant prévaloir une apparence sur sa réalité ; et tant de chrétiens n’échappent pas à la quête des gratifications terrestres dans l’église alors même qu’ils constatent l’inanité de celles souhaitées dans le monde.

 L’hommage aux Invalides est censé être rendu à des militaires. Qu’un homme politique ait pu demander à y bénéficier d’un éloge est révélateur de la conception qu’il avait de sa propre importance. Les Invalides sont le lieu de l’honneur rendu aux hommes de guerre qui ne sont généralement pas les premiers à rechercher la lumière médiatique, sauf pour faire passer un message dépassant leur personne. Dans la Grèce antique – comme dans les nations contemporaines -, à part ceux de Marathon, les corps des soldats tombés sur le champ de bataille étaient rapatriés autant que faire se peut ; également, étaient organisées des funérailles collectives supportées par la cité, solennelles, à visée civique. Un hommage qui ne rendait pas les disparus aux leurs, un hommage qui importe peu aux premiers concernés, mais nécessaire pour commémorer les héros, les remercier, consoler les proches et resserrer les liens. Homère, qui dépeignit ces hommages, les présenta sous forme dialectique ; alors que L’Iliade glorifiait la mort au combat, L’Odyssée loue la vie paisible de l’inconnu, les hommages ne ranimant personne. Il est correct qu’une nation honore ses héros, mais il est vain de vouloir être honoré après sa mort, que les honneurs soient ou non mérités. Comme est vaine toute quête de reconnaissance pour la reconnaissance : collection du plus grand nombre d’amis, désir d’être admiré à l’église ou dans la société en général, voir son nom en tête d’affiche. Un autre homme politique, auparavant militaire, semblait avoir compris l’inintérêt du grandiose posthume : le général de Gaulle avait demandé des funérailles simples et – sans succès – refusé les hommages.

L’inanité d’un habit impérial fondamentalement démonétisé

 « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? », interroge le Christ (Matthieu 16:26). Dans le road movie sur fond de tragédie Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, alors que l’humanité s’attend à sa destruction imminente par une météorite, l’entreprise où travaille l’un des deux personnages principaux du film propose des postes de direction désormais vacants. Des cadres supérieurs ont délaissé leurs bureaux, la société pense que la vanité de certains autres les poussera à vouloir de ces grades. Si le propos est caricatural, il ironise parfaitement sur l’étrangeté de courir derrière les honneurs quand défile le temps menant à la mort, autrement dit, non pas tant à la perte d’un acquis parfois nécessaire et bienfaisant qu’à la rencontre avec le Créateur qui n’est pas sensible aux apparences. Demander des funérailles nationales pour soi n’est pas plus ridicule que la quête de la gloire qui, au regard de l’éternité, ne subsistera pas davantage sur les os que la chair dans la tombe. Devant Dieu, l’homme est tel l’empereur nu de Hans Christian Andersen qui, absorbé par le souci de la durée de son apparence, revêt des habits différents à chaque heure et qui, appâté par le désir de se voiler d’un vêtement dont seuls les sots ne verraient pas le génie, se fait duper par des escrocs qui prétendent lui confectionner cet exceptionnel costume d’apparat ; le monarque se présente nu devant le peuple, seul un enfant, à l’esprit encore libre, démasque ouvertement – si l’on peut dire – le vrai.

Illustration du conte Les habts neufs de l'empereur, itu.dk

Illustration du conte Les Habits neufs de l’empereur, itu.dk

 Le conte Les Habits neufs de l’empereur pourrait être une parabole de la nudité de l’homme devant Dieu qui n’est dupe d’aucun stratagème de réécriture factice de soi. La perception divine n’est aucunement biaisée par un quelconque effet de halo, Dieu n’est pas plus impressionnable par les apparences, les titres humains accordés par les États, les médias ou les églises qu’il n’est influencé par des préjugés. On ne peut le convaincre qu’il se trompe sur soi. Le propos n’est pas de dire que seule une vie d’ascèse face aux récompenses est sensée, mais que la recherche de la récompense pour la récompense ou de l’apparence révèle une conception tronquée du sens de la vie puisque celle-ci ne s’arrête que biologiquement avec le dernier souffle qui éteint les feux de la rampe.

 Examinant l’essor du capitalisme, le sociologue Max Weber avait établi un rapport entre le protestantisme et le concept économique fondé sur le droit de propriété. Sa thèse était que si, certes, les catholiques connaissaient déjà le capitalisme, le puritanisme l’avait lui développé en en faisant une condition du salut de par l’énonciation que l’homme devait honorer Dieu au travers de son travail, à partir d’une lecture particulière de la Bible (Jean 9:4). La conception puritaine du droit de propriété a profondément irrigué l’économie américaine dans le sens où la réussite était synonyme de bénédiction divine. On voit dans le film Into the Wild, récit à peine romancé du sens de la quête de Christopher McCandless, un jeune homme qui a brillamment réussi ses études mais préfère prendre ses distances avec une société d’apparences, une famille d’apparences, et investir son temps dans une poignante aventure pour enfin respirer, son argent dans l’aide aux nécessiteux sans pour autant rechercher l’ostentation de la générosité. La prétendue bénédiction sociale est démonétisée pour le jeune homme à la perspicace confondante. Christopher est en recherche d’authenticité, de soi, de Dieu – avec un approche cependant panthéiste. Son temps est engagé, mais pas dans l’accumulation des honneurs pour les honneurs. L’indépendant McCandless avoue en paraphrasant Henry Thoreau dans Walden ou la Vie dans les bois, « Plutôt que l’amour, la célébrité, la foi, l’argent, plutôt que la justice, donnez-moi la vérité ! »

 Peut-être Christopher McCandless sentait-il que, sans la vérité, la justice était potentiellement injuste, l’argent capable de corruption, la foi dépourvue d’œuvres authentiques, l’amour égoïste ; et que, sans la vérité, la célébrité n’était pas justifiée, reposant sur de la pure apparence. Car la gloire non fondée en vérité n’est que de la boue, pour reprendre le mot de l’apôtre Paul quant aux apparences des faux docteurs (Philippiens 3:2-11). Il est difficile d’imaginer McCandless rêver d’un hommage national immérité à Arlington ou chercher à plaire à un ecclésiastique pour se sentir important dans une communauté religieuse ; le jeune homme avait davantage conscience de sa réalité qu’un octogénaire capricieux ou des chrétiens assoiffés de vaine admiration.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! »

 La période baroque fut l’occasion pour les peintres de travailler une catégorie de nature morte nommée Vanité, un genre apprécié des calvinistes et des partisans de la Contre-Réforme en quête d’humilité. Philippe de Champaigne, Pieter Boel et tant d’autres dépeignirent de façon allégorique la précarité et le vide de l’existence humaine ; le vain ainsi désigné renvoyait au mot de l’Ecclésiaste (1:2) : « Vanité des vanités, tout est vanité ! » Peignant L’Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel réunit toutes sortes d’objets qu’il juxtaposa à un sarcophage dont l’importance réelle est dévoilée par l’inscription qu’il porte, Vanitati S, autrement dit Vanitati sacrificium, le sacrifice à la vanité.

"Allégorie des vanités du monde", Pieter Boel.

Allégorie des vanités du monde, Pieter Boel,1633.

 L’accumulation que fait Boel peut sembler hétéroclite, mais ce qu’énumère le peintre, c’est la vanité sous tous ses avatars, qu’il s’agisse de la politique, du militaire, de l’art ou de la religion dès lors que ces activités existent non pour leur noble utilité mais sont menées dans un but de glorification de soi.

 Dans deux précédents articles, nous abordions les motivations de l’engagement dans l’église et les suffisamment longues prières censées faire l’admiration des autres fidèles. Si les chrétiens rappellent à juste titre le mot du Christ quant à l’absence d’intérêt à gagner le monde tout en perdant son âme, que de fois peut-on constater que ce qui est reproché au monde peut se retrouver chez les croyants sous les vêtements impériaux des titres, sous l’apparent humble habit qui ne fait pas le moine, sous la couverture ramenée à soi du temps de prière que l’on étire pour paraître le plus spirituel ! En fait, si ces chrétiens sont spirituels, c’est malheureusement à leurs dépens : ils le sont dans le sens de drôles, dans la mesure où Dieu se rit des apparences. Si le chrétien peut dénoncer la volonté d’apparence dans le monde, il ne devrait pas ignorer, encore moins que les incroyants, que Dieu n’est dupe de rien. Qu’apporte réellement d’être flatté dans une église, d’avoir le micro pour le micro – symbole d’importance pour plus d’un – , d’être considéré comme un chrétien modèle, de faire de gros chèques pour que quelques-uns le sachent ? Ou encore, entre un pasteur demandant de l’aide pour un déménagement et une simple fidèle prétendant à la même assistance, lequel aura le plus de chance de voir sa demande satisfaite, et quel en est l’intérêt réel devant Dieu  ? Si un pasteur ou tout autre chrétien bien situé dans une communauté ne sauve pas, il y a pourtant chez plusieurs un empressement à leur plaire, à devancer leurs demandes, ou plus largement à être admiré dans l’église.

  La faute n’est pas forcément celle des ministres du culte, et le propos n’est pas celui de la responsabilité – ni une critique du pastorat – mais de la recherche immature de l’approbation, de l’admiration voire de la citation qui ne sauve pas. Et qui constitue une perte de temps dans son rapport à soi, puisque l’on ne peut que savoir au fond de soi que l’on n’est pas forcément ce que l’on prétend être. Le monde n’a d’ailleurs que faire des gratifications dans l’église, Dieu pas davantage ; voilà qui relativise sérieusement l’intérêt de la lutte pour la visibilité.

 Michel Rocard nous a quittés le même jour que Michael Cimino, le réalisateur de La Porte du paradis, western de trois heures et demie décrivant le sort d’immigrés européens essayant de survivre dans l’âpre jeune nation américaine. Si la sortie de ce film causa la fin de la société United Artists et fut un échec commercial, en partie à cause de sa longueur, l’œuvre fut considérée comme l’un des pires films jamais tournés, avant d’être élevée au rang de film culte, de façon méritée à notre avis. Un symbole de l’imperfection du jugement humain. Quelle différence entre la recherche de la gloire dans l’église et celle de la gloire dans la société, de son vivant ou à titre posthume ? Aucune, l’une n’est pas davantage spirituelle que l’autre, et les deux font appel à une appréciation fragile, variable comme celle que subit Cimino et, quoi qu’il en soit, vaine dans l’éternité car incapable de sauver… Mieux vaut être reconnu sans l’avoir recherché, car « il faut avoir perdu le monde pour se trouver soi-même », disait justement Christopher McCandless.

John John Summer

N.B. Cet article ne touche pas à la carrière politique de Michel Rocard, il aurait pu être rédigé pour toute autre personne ayant la même prétention, seul sujet ici concerné.

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« Alors ceux qui craignent l’Eternel se parlèrent l’un à l’autre »

(Malachie 3:16)

C’est ici un article d’actualité que je commets, au vu d’une certaine juvénilisation que vit le monde chrétien avec le refus de passer du lait spirituel à la nourriture spirituelle solide.

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Parler de la réflexion dans l’Église suppose d’emblée de définir l’Église. C’est, bien entendu, l’assemblée des croyants, mais aussi une structure énoncée en Éphésiens 4:11 comprenant des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs et enseignants. Une église repose ainsi sur une assemblée au sein de laquelle se trouvent différents ministères diffusés et non concentrés. Le terme « pasteur » n’est pas à entendre au sens contemporain, il s’agit bibliquement d’un synonyme des mots « ancien » ou « ange », davantage quelqu’un qui accompagne qu’il ne contrôle. Au sein de l’assemblée, on trouve plusieurs anciens ; de nos jours, un ancien principal est pasteur officiel, souvent rémunéré, et les autres anciens n’ont pas le même ministère que lui. De plus, la parole n’est plus annoncée en discussion libre mais d’une estrade, une chaire, en tout cas d’une position géographique d’autorité et dans un format empêchant la discussion directe puisque le message est présenté de façon monolithique. Ce schéma déresponsabilise d’ailleurs l’assemblée, devenue assistance, et confère une autorité que ne prévoyait pas la Bible au pasteur. Mais, dans sa grande miséricorde, Dieu fait avec, comme il peut utiliser des églises prêchant l’idolâtrie pour toucher des cœurs, sans pour autant accepter leurs hérésies. Ce n’est pas sur ce point que je vais me prononcer, mais je l’aborde pour introduire mon propos.

Dès lors que l’assemblée devient une assistance, elle ne se comporte plus comme les Juifs de Bérée qui vérifiaient dans les textes saints dont ils disposaient alors le sérieux des sermons (Actes 17:10-11). Se déchargeant du souci de l’enseignement, elle est susceptible de perdre le discernement puisqu’il est également probable que n’étant qu’assistant à l’église, même en agitant les bras, le chrétien ne soit pas bien davantage acteur de sa vie de foi chez lui. Autrement, il se questionnerait sur sa place dans la communauté.

Comment vivre une vie d’assemblée active en n’étant que spectateur ? Il faudrait intervenir par exemple en discutant (de) les prédications, en interpellant les pasteurs ou les anciens, en apportant la parole, le tout sans chercher la confrontation en cas de désaccord comme aiment si bien le faire certains en quête de conflit ou de gloire. Dès lors, on ne serait plus spectateur puisque l’on agirait – on agirait de façon autonome (non pas indépendante). Imaginez deux prédications se présentant l’une comme une réponse à l’autre, un peu comme les épîtres de Paul aux Romains et aux Éphésiens et celle de Jacques peuvent se lire apparemment de façon dialectique concernant la prévalence de la foi ou celle des œuvres (Romains 3:28, Éphésiens 2:8-9 et Jacques 2:24)… C’est dans la confrontation de vues que les relations avancent, et celles dans l’Église également. Or, un spectateur qui confronterait ses vues avec un pasteur ne serait plus spectateur mais acteur. On le voit, passer de l’état de spectateur à celui d’acteur ne demande pas grand chose… Malheureusement, la culture actuelle, festive, laisse entendre que le spectateur est acteur non pas parce qu’il agit mais parce qu’il s’agite : la louange est devenue très festive, les gens sont priés de se lever, d’étendre les bras, de frapper dans les mains, et cela varie selon les cultures. En soi, danser pendant la louange, étendre les bras, etc., ce n’est pas un souci, mais où est l’agir quand cela se fait sur commande ? A-t-on le droit de refuser de lever les bras parce que l’on préfère honorer Dieu autrement, que l’on n’apprécie pas ce qui se passe ou que le chagrin pèse trop sur les bras ? Un Allemand, en raison de l’Histoire (bien que l’évolution se fasse), ne tendra pas forcément le bras, un Japonais ne battra pas forcément des mains, et rien ne peut assurer qu’ils soient moins passionnés de Dieu qu’un chrétien « happy-clappy ». Davantage en retenue, ils auront pourtant peut-être été davantage acteurs que ceux qui auront agité leurs membres sur commande, au moins dans le fait de manifester une distance (l’inverse vaut aussi). On le voit là aussi, passer de l’état de spectateur à celui d’acteur ne nécessite pas un courage démentiel… Juste de ne pas céder au désir de conformité dans le groupe, désir de conformité favorisé par la dilution des individualités dans l’ensemble.

Comment ne pas se sentir gonflé à bloc en dansant sur des cantiques enthousiasmants, comment ne pas sentir le vent dans ses voiles quand tombent des termes très positifs tels « extraordinaire », « magnifique », « super » pour la moindre chose, sans que l’on ne puisse mesurer l’extraordinaireté des faits non précisés… (?) L’abus de superlatifs non justifiés peut même amener à parler de « miracles extraordinaires », alors qu’un miracle est par définition extraordinaire : on ne peut que supposer qu’un miracle extraordinaire est un miracle encore plus surprenant que ceux auquel on peut avoir été habitué. On demande à voir, alors, pour s’assurer qu’il ne s’agit pas que de mots… Et la même prudence devrait être de mise concernant le vocabulaire en général, la louange, discerner entre les émotions et la réflexion, entre les émotions et l’onction. Passé le feu de l’émotion, le spectateur pourrait se demander s’il a vraiment été acteur et s’il ne s’est pas illusionné sur sa réception de la bénédiction.

indexL’entrée à Jérusalem (Hippolyte Flandrin)

Être positif n’est pas un souci en soi, mais un « positive thinking » abusif qui permet de nourrir des illusions et neutraliser la réflexion, jusqu’à laisser entendre que qui réfléchirait serait négatif, en est un. Je n’aime pas les surinterprétations de la moindre image de la Bible cherchant un message là où il n’y en a peut-être pas, mais je relèverai avec un certain amusement que Jésus entra dans Jérusalem sur un âne dont l’une des caractéristiques injustement méconnues est son intelligence : voici un animal qui vous portera et avancera non point parce que vous le lui ordonnez, mais parce qu’il a accepté de travailler avec vous et évalué autant que possible les risques, contrairement au cheval. En quelque sorte, l’âne est un esprit critique : volontaire, sociable, affectueux, positif, mais prudent. Une synthèse de la douceur de la colombe et de la prudence de l’aspic. Rien ne permet d’affirmer que Jésus ait voulu exprimer cette image ; elle illustre cependant parfaitement l’appel au chrétien que peuvent étouffer le festif et le « positive thinking » refusant toute réflexion : il doit être un participant pensant.

John John Summer

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« Or, quand vous priez, n’usez point de vaines redites, comme font les païens ; car ils s’imaginent d’être exaucés en parlant beaucoup »
(Matthieu 6:7)

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Image : Craig T. Owens

J’ai l’ennui de connaître dans ma famille une personne qui adore faire de longues prières à table. Pour moi qui me contente d’un « Seigneur, je te remercie pour ces aliments ! », éventuellement décliné sous une forme plus sociale en raison de la présence d’une ou plusieurs personnes au même repas que le mien, les prières de ce parent sont un supplice. Parfois, quand des incroyants sont à la même table, on entend des fous rires pendant sa supplique. Tout y passe, de la faim dans le monde (un classique chez bien des évangéliques qui me semblent davantage le dire pour rallonger qu’en raison d’un souci réel à ce sujet) à l’évangélisation, ou presque.  A la fin, heureusement que la moisissure n’a pas encore pu se développer. Il remporterait haut la main le championnat du monde du bénédicité le plus long… Quoique… Combien de chrétiens occupent un temps de bénédiction, de louange ou de prière collectifs privant les autres d’exprimer à haute voix leur reconnaissance ou leurs requêtes ? Et Dieu dans tout cela ?

N’étant long que lorsque je trouve les circonvolutions utiles, et disposant de l’idée que Dieu est omniscient et omniprésent, en plus d’être bon, je ne juge pas utile de lui expliquer ce qu’il peut faire ni d’insister pour qu’il bénisse mon repas : il est bon, il le fera. A ce stade de la rédaction me vient d’ailleurs une anecdote quant à sa bonté : il y a huit ans, je m’étais acheté un laurier rose pour agrémenter ma cuisine d’un arôme méditerranéen, et il m’arrivait d’en mâcher des feuilles. Dans mon enfance, nous avions un laurier dans le jardin ; voilà pour l’explication. Mais il ne s’agissait pas du même laurier, le rose étant toxique, une feuille pouvant tuer un homme. Des soldats de Napoléon perdirent la vie en en utilisant pour rôtir des agneaux. Je ne le savais pas, mais peu importe ! Dieu savait, était là et se caractérisait par sa bonté : je n’avais pas songé à faire des prières astronomiques avant de mâcher ces feuilles, je n’avais même pas imploré la grâce de Dieu sur ma consommation. Encore moins demandé qu’il bénisse mes activités concomitantes à ma dégustation. C’est en recherchant des informations pour m’occuper de mon laurier rose que je découvris que je consommais du poison. Jamais je n’avais ressenti le moindre malaise après en avoir utilisé. Bref ! il est inutile de prier longuement Dieu au risque de le soûler de paroles avant d’avoir entamé son premier verre de vin, il est déjà heureux d’un « Merci ! » court mais venant du cœur et qui lui est adressé, à lui vraiment, et non aux compagnons supposés admiratifs.

Des prières sophistiquées pour un Dieu de simplicité ?

Dieu est simple avec l’homme, sa façon de penser n’est pas la nôtre, elle est déjà sans prétentions ridicules, et c’est une grande différence. Ainsi, Jésus pouvait multiplier les bénédictions sous forme de pain et de poissons, tout en déconseillant de multiplier de vaines paroles. Parce que Dieu n’est pas une divinité païenne qu’il faudrait invoquer même au prix du sang comme les prophètes de Baal (1 Rois 18:22-38). Sa façon de penser est également empreinte de bonté : il suffit de demander la bénédiction pour l’avoir sur son repas, car Dieu se réjouit de voir ses enfants entretenir leurs corps… Jésus a ainsi illustré la grâce de Dieu : « Quel père parmi vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? ou s’il lui demande du poisson, lui donnera–t–il un serpent au lieu d’un poisson ? Ou s’il demande un œuf, lui donnera–t–il un scorpion ? » (Luc 11:11-12). Qui pourrait penser qu’un père censé être bienveillant, selon l’exemple de Jésus, pourrait exiger des formes pour bénir un repas plutôt que d’écouter les prières ou agréer les louanges venues du fond du cœur ? Soit les longues prières ont pour finalité la visibilité d’une super-spiritualité, soit elles ont pour justification une méconnaissance de la simplicité de Dieu. Soit les deux.

long prayersImage : poemsofjoy.com

Ainsi, Dieu étant bon et omniscient, même un oubli dans la prière ne la rend pas ineffective. Même omettre l’un ou l’autre mot du « Notre Père » n’emportera pas de rejet de la prière par Dieu : il ne s’agit que d’un modèle de prière pour que les disciples réalisent la bonté paternelle de Dieu. Et de surcroît un modèle bien court… Terriblement court par rapport à ce que l’on peut entendre lors de certains repas ou pendant différents cultes.

Je lisais un jour l’histoire d’un prisonnier chrétien en Chine qui, tant affaibli par les privations et les violences, n’avait plus la force physique de parler, la lucidité pour dire mentalement une prière ou une louange. Cet homme avait alors eu cette lueur, il s’était levé et tenu droit devant Dieu en guise de prière. C’était tout ce qu’il pouvait encore faire, mais c’était, j’ose le supposer, plus intense pour Dieu que les prières extensives : « Seigneur, tout mon être désire t’adorer, mais mon esprit est tellement confus que je ne peux même pas prier. Si je me tenais debout dans ma cellule, accepterais-tu cela comme un acte d’adoration ? » (1).

Parmi les vaines paroles, il arrive que l’on entende même suite à un événement au moins désagréable : « Seigneur, fais que ça ne soit pas arrivé ! »… Et l’on a alors très envie de demander à la personne de répéter ce qu’elle vient de dire, non pas pour rallonger mais pour être sûr d’avoir bien entendu… Ce qui est arrivé étant forcément arrivé, quand bien même on l’effacerait, ce sont là des paroles vaines. Certes, pas forcément dans le but d’étendre la prière dans le temps, mais leur vanité est là. Je peux tout à fait comprendre que, sous la stupeur, on puisse prononcer des paroles de ce type, mais cela ne change rien quant à leur vacuité. Et ce sont cette vanité, cette vacuité que l’on retrouve dans nombre de prières et de louanges, par exemple dans les cantiques chantés en boucle tels des mantras pour faire réagir le saint Esprit.

Cela n’exclut pas de facto de prier longuement, Jésus passa au moins une nuit dans la prière (Luc 6:12) et pria longuement et même de manière répétitive juste avant son arrestation (Matthieu 26:38-44), mais le même Jésus ne fit pas dans la prière rhétorique, n’usa pas de la dialectique hégélienne pour étirer son temps de prière, ne dit pas « Abracadabra ! je déclare par la puissance de Dieu […] et […] ainsi que […] Dieu peut ressusciter Lazare ! » Que nenni, il fut sobre et demanda simplement à son ami décédé de sortir du tombeau (Jean 11:43). Et les quelques mots que Jésus prononça auparavant, il les dit parce qu’il fallait que la foule vît qu’il était bien envoyé de Dieu (v. 41-42).

L’enfant qui demande du pain à son père est simple et confiant, il sait que son père n’est pas stupide ou sourd. Ou malicieux au point d’exiger tout un décorum avant de satisfaire à la demande.

John John Summer

(1) « Héros d’hier-Et aujourd’hui ? », Éditions Farel, Frère André.

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« Ô quand sera-ce que je songerai à être en effet, sans me mettre en peine de paraître ni à moi ni aux autres ? » (Bossuet) (1).

Cette phrase extraite d’une lettre de Bossuet illustre densément la question du paraître qui trouve aussi place dans le milieu chrétien et se décline entre l’illusion donnée aux autres et celle à soi-même.

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   L’Église est, pour ainsi dire, une société de rachetés mais de rachetés encore terrestres. « Le cœur de l’homme est tortueux par dessus tout, et il est méchant : qui peut le connaître ? », demandait Dieu par le prophète (Jérémie 17:9), et tant que nous serons dans ce monde, nous serons soumis à diverses tentations et faillirons, et parmi elles celle du paraître. Présenter l’image du chrétien parfait, voire quasiment surnaturel en raison d’une prétendue connexion à très haut débit qui fait de soi un chrétien de l’éther net, très aérien et propre peut se faire en relâchant la pression par le biais d’une tartufferie presque vitale pour ne pas sombrer subitement comme après un diète mal gérée ; mais l’humain possédant un cœur tortueux, il est capable de se mentir à lui-même, sur ses vraies motivations, sur sa réalité.

 La psychologue Monique de Kermadec a mis en perspective deux études révélatrices du mensonge sur soi. La première, menée 1986, révèlait que 80% des automobilistes se considéraient plus adroits et moins dangereux que la moyenne : si cela est possible, dès lors que l’on quantifie la prudence et que 20% roulent tels des bateaux ivres, sans maîtrise, beaucoup moins bien que la moyenne, ça ne l’est pas dès lors qu’il s’agit de se positionner sur la moralité de sa conduite. Cette impossibilité logique sur le plan moral se retrouve également dans une autre étude, de 2013, menée auprès de prisonniers révélant leur sentiment d’avoir des dispositions morales supérieures à celles des intentions de la moyenne (better than average effect). Une supériorité morale illusoire, au vu des raisons de leur enfermement qui peut s’expliquer par le désir sinon le besoin de justification : ici, sur le plan des intentions, c’est une possibilité, rien n’assure que la majorité des gens ne rêvent pas de voler quand une dépense est impossible tout en songeant à voler, et commettre des crimes peut-être pires que ceux des condamnés, mais seuls les faits peuvent compter pour juger, et les prisonniers ont, s’ils n’ont pas été condamnés à tort, commis des délits et des crimes que n’a pas tenté la majorité. Dans les deux études apparaît une sur-indulgence envers soi si ce n’est également une surévaluation de ses aptitudes et qualités. Un biais cognitif qui vaut également pour l’estime intellectuelle que l’on peut avoir de soi ou l’appréciation de sa propre spiritualité.

 La Bible dit que le cœur humain ne peut être vraiment connu que de Dieu, et l’apôtre Paul assure : « Si je distribue tous mes biens aux pauvres, si même je livre mon corps aux flammes, mais que je n’ai pas l’amour, cela ne me sert à rien » (1 Corinthiens 13:3). Comment une telle distinction peut-elle exister ? L’abnégation jusqu’à la mort, n’est-ce pas une marque d’amour ? A priori, l’on serait tenté d’opiner. Mais le discernement, aussi bien extérieur qu’introspectif, peut amener à détacher les actes des motivations. Aussi bien un discernement purement psychologique, le fameux « Connais-toi toi-même » de Socrate (qui pour les Anciens invitait à l’humilité), que spirituel peuvent aider à comprendre les ressorts de ses gestes loués par l’assemblée et fièrement considérés par soi.

 « Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles; elle juge les sentiments et les pensées du cœur » (Hébreux 4:12)

 L’abnégation, c’est en quelque sorte la mort à soi-même : renoncer à ce à quoi l’on est attaché, même la vie par amour pour une personne, un idéal. L’homme qui, comme le Christ s’est donné pour l’Église, doit être disposé à mettre sa vie en jeu pour protéger sa femme ; les parents qui doivent être prêts à faire prévaloir la survie de leur enfant menacé sur la leur ; le soldat qui est prêt à mourir pour défendre sa patrie. Rien que de la noblesse, mue par l’amour. Mais comment reconnaître le soldat qui, habité d’un fort amour pour sa communauté, sa famille, accepte le risque de voir son sang couler de celui qui, tête brûlée, en quête de gloire, meurt au combat ? La communauté n’a pas à tenter de discerner, elle doit rendre hommage à ceux qui ont veillé sur elle et ont péri, quel que fût le soubassement de leur bravoure. Et même ceux qui ne furent point braves, mais téméraire – car leur inconscience face au danger empêche de parler de courage -, car la communauté ne peut pas discerner.  Chacun verra sa mémoire et son sacrifice honorés… (et un jour oubliés), mais certains sont morts sans mourir à eux-mêmes, juste par vanité, la quête de la gloire, pure apparence. Et que dire de la personne qui se dévalorise tellement qu’elle peut sacrifier sans peine, sa vie ou son temps ? En apparence, elle pourra paraître dévouée alors qu’elle cherche peut-être de la reconnaissance, croit qu’en s’oubliant elle obtient le respect qui lui fait tant défaut. Elle pourra être honorée… (et un jour oubliée). Tout comme celle qui fait don d’elle-même dans la communauté des chrétiens et est motivée non par un désir d’abnégation mais celui de désir de paraître aux autres mais également à soi… car, dans ses méandres, le cœur humain peut inciter à se mentir sur soi. Comme peut-être dans le cas des 80% d’automobilistes se jugeant plus respectueux de la loi que la majorité des conducteurs ou les prisonniers assurant disposer d’un sens moral supérieur à celui de la majorité des citoyens en liberté. Dans le cas des chrétiens, Dieu fait la différence, l’entourage chrétien peut éventuellement discerner, que ce soit pour tendre la main ou éviter que la personne « dévouée » n’en fasse trop à son propre détriment ou celui de la communauté.

 Bossuet écrivait : « Ô quand sera-ce que je songerai à être en effet, sans me mettre en peine de paraître ni à moi ni aux autres ? Quand serai-je content de n’être rien, ni à mes yeux, ni aux yeux d’autrui ? Quand est-ce que Dieu me suffira ? Ô que je suis malheureux d’avoir autre chose que lui en vue ! Quand est-ce que sa volonté sera ma seule règle, et que je pourrai dire avec saint Paul : « Nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde ; mais un esprit qui vient de Dieu ? » Esprit du monde, esprit d’illusion et de vanité, esprit d’amusement et de plaisir, esprit de raillerie et de dissipation, esprit d’intérêt et de gloire, Esprit de Dieu, esprit de pénitence et d’humilité, esprit de charité et de confiance, esprit de simplicité et de douceur, esprit de mortification et de componction, esprit qui hait le monde, et que le monde a en aversion, mais qui surmonte le monde : Dieu veuille nous le donner. »

 Dès lors paraître pour être honoré ne comptera plus et paraîtra par ailleurs d’une grande futilité : en s’oubliant en apparence, on obtiendra les honneurs dans l’immédiat, mais le temps efface la mémoire du dévouement apparent… Y aurait-il un intérêt sérieux à passer pour ce que l’on n’est pas devant le monde alors que Dieu ne s’attache pas aux apparences qui dupent le monde ? Y aurait-il un intérêt sérieux à passer pour ce que l’on n’est pas devant l’Église alors que Dieu n’est pas ingénu ?

 Mais, et je terminerai sur cette conclusion ouverte, l’on peut se mentir sans rechercher les honneurs : l’éducation, le conditionnement peuvent favoriser des dispositions de service qui n’ont que peu à voir avec l’amour. Ainsi des enfants de pasteurs éduqués pour faire honneur à leurs parents dans la communauté et qui se dévouent sans compter aux autres peut-être sans jamais examiner les tréfonds de leurs motivations (il ne s’agit pas de plonger dans une introspection ennuyante car abusive) et qui peuvent croire être mus par le seul amour alors que c’est la seule manière d’être dans l’église qu’ils connaissent pour être de bons chrétiens. En toute chose, demander à Dieu de juger les sentiments et les pensées du cœur, sans que cela ne devienne une obsession puritaine, m’apparaît comme sain. « Il faut qu’il croisse et que je diminue » (Jean 3:30) ; et plus il croît, plus l’on peut apprendre de lui sur soi, sur ses motivations.

John John Summer

(1) « Œuvres complètes de Bossuet, Tome onzième, Lettres diverses »

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Jeunes filles à un "Purity ball".

Jeunes filles à un « Purity ball ».

Un reportage diffusé par Arte en janvier 2014 quant à la virginité chez les jeunes Américains met l’accent sur les engagements publiquement pris à rester chaste jusqu’au mariage. Un concept peu biblique pour un choix de vie biblique.

Pour les besoins du documentaire « Les contes de la virginité », les caméras sont focalisées sur les Wilson, une famille évangélique de sept enfants établie à Colorado Springs. Les Wilson sont les initiateurs des « Purity balls », bals de la pureté au cours desquelles des filles font le serment, en présence de leurs pères de rester vierges jusqu’au mariage. Pieux désir, honorable et biblique. Mais…

Si le choix de l’abstinence hors du mariage est biblique, il reste que ce type de cérémonie et d’engagement public suscite un certain malaise, pour ne pas dire un malaise certain. Quid des filles ayant perdu leur virginité suite à un viol ? Quelles conséquences morales pour celles n’ayant pas su tenir leur engagement ? Entre mentir pour dissimuler la rupture de l’engagement et l’avouer au risque de ressentir une déception communautaire, la promenade est mince.

Un engagement présomptueux et exclusif

L’accent excessivement mis sur la virginité semble concerner la virginité physique et non de cœur. Ainsi, une malheureuse jeune fille ayant subi une agression sexuelle n’aura pas sa place dans ces bals exclusifs, sauf compréhension des autres. On peut se demander si elle trouvera un homme dans ce type de communauté suffisamment mûr pour la considérer comme vierge, ne pas se focaliser sur l’aspect technique de la virginité. A l’inverse, Jésus n’a-t-il pas dit que le simple fait de convoiter une personne de l’autre sexe revient à commettre un adultère (Matthieu 5:28) ? Car le péché commence avec l’intention et non sa commission matérielle. Et l’apôtre Paul n’avertit-il point : « Que celui qui croit être debout prenne garde de tomber ! » ? Le problème n’est pas dans la station debout spirituellement ou le fait de le vouloir, mais dans la surestimation de ses capacités. Comment promettre de rester vierge jusqu’au mariage quand on ne peut prédire son lendemain, quand on débute dans l’adolescence et n’a pas encore été le plus fortement troublé par ses hormones ? Se contenter de vouloir rester chaste jusqu’au mariage serait bien plus réaliste, et se satisfaire de vivre un jour après l’autre après l’autre plutôt que de grandes déclarations prétendant valider à l’avance des années, voire des décennies en cas de rencontre tardive du grand amour, pas moins efficace peut-être. En tout cas, le poids social serait probablement moins lourd à porter après avoir failli.

L’engagement à signer : un contrôle de la vie du croyant

La chasteté du croyant ne concerne que peu de monde en dehors de lui. S’il est mineur, au plus sont probablement concernés ses parents, notamment pour des raisons de santé, mais aussi des risques de blessures morales en cas de relations sexuelles, et parce qu’ils ont un devoir de protection. S’il est majeur (et indépendant ?), lui seul. Et si, adulte, il faillit ou non avant le mariage, cela ne concernera que son futur conjoint. Je parle là de tiers humains, car son vécu de la sexualité, chaste ou active, concerne aussi Dieu qui a instauré une éthique de vie pour son bien. Elle ne saurait concerner l’église, à moins qu’il n’y ait eu un comportement tel qu’elle en ait pâti, par exemple une relation adultérine entre deux personnes de l’église ou fornicatrice qui affecte la stabilité, la réputation de l’église, comme l’adultère mentionné dans 1 Corinthiens 5:1.

J’ai personnellement eu à entendre des incroyants positivement étonnés ou dégoûtés par des connaissances mutuelles masculines s’affichant comme chrétiennes et vivant comme le monde. Ainsi, alors qu’un camarade confirmait qu’il avait pour collègue un homme célibataire que je connaissais, il me surprit en ajoutant être profondément dégoûté par les propos obscènes de cette personne qui, m’assura-t-il, racontait ses parties de jambes en l’air. Lorsqu’il me demanda d’où je connaissais cette personne, je fus bien embarrassé et répondis que mes parents connaissaient les siens, ce qui était vrai. Si cette personne avait eu un comportement tellement scandaleux par sa publicité qu’il aurait nui au Corps du Christ, il aurait été légitime de lui demander des comptes. Mais cela aurait également été légitime s’il avait volé. En d’autres termes, s’il faut contrôler la vie des gens, il faut la contrôler entièrement et pas qu’en ce qui a trait à leur intimité. Or, on le sent bien, l’air serait vite irrespirable… En réalité, le simple fait d’amener quelqu’un à signer un engagement à ne pas pécher vicie déjà l’air qu’il respire. Car il se place sous une autorité illégitime : aucun pasteur n’est moralement fondé à contrôler la vie des ouailles, aucun parent ne peut surveiller son enfant majeur et indépendant pour garantir sa virginité : imaginerait-on un père s’occuper de savoir si sa fille célibataire de 30 ans est vierge ? On rejoint là la dénonciation par l’apôtre Paul des nouveaux « préceptes qui tous deviennent pernicieux par l’abus (Colossiens 2:22), et cette dénonciation vaut pour différents comportements soumis au contrôle.

Il y a quelques années, une connaissance m’avait demandé de signer dans un mouvement qu’il dirigeait pour m’engager à rester chaste jusqu’au mariage. J’avais refusé, je n’avais pas à me placer sous le joug d’autres, plus encore pour ce qui avait trait à ma vie intime. Cette personne m’avait alors objecté : « Ou tu es avec nous, ou tu es contre nous ! »… Un peu de bon sens me permit de lui faire réaliser que du moment que je vivais comme eux mais sans signer d’engagement, mon mode de vie ne s’opposait pas au leur. Et j’aurais pareillement refusé de signer quelque serment que ce soit, aussi bien au sujet de l’alcool que de ma littérature.

Le choix de ces jeunes garçons et filles suivis par la caméra est, certes, dit libre, mais une personne à peine pubère n’est probablement pas assez éclairée pour comprendre à quel point ce serment public a pour conséquence une intrusion dans sa vie. Ayant grandi dans un milieu le justifiant, elle manque probablement de recul, d’expérience de la vie, de réflexion personnelle pour considérer l’abus spirituel que constituent ces bals et serments. L’encouragement est utile, voire nécessaire pour ces adolescents, mais n’y a-t-il pas d’autres moyens ?

John John Summer

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(A meditation I brought two years ago.)

Reading : 1 Kings 19

Elijah was a great prophet, having seen a powerful God, but depressed due to Queen Jezebel’s threats on his life, after yet having triumphed over the 450 prophets of Baal.

Scared of those threats, Elijah ran away; withdrawing into himself, he felt lonely (19:10) and disarmed. Nevertheless, one hundred prophets had been hidden before his victory (18:4) and God is about to reveal to him that he has reserved seven thousand faithful men in Israel (19:18).

The Lord comes in the desert, near the cave where is Elijah, asking him what he’s doing there.

Outside, on the mountain, there is a powerful wind devastating the rocks; after that, an earthquake, and then a fire, but God is not within. Then, there is a small voice: thereby, God, present in this breeze, encourages Elijah.

This faithful prophet knew the miracles and the power of God, he had seen that the Almighty had burned a drenched altar when he vanquished the Baal’s servants -it was not a narrow victory!-, or a child rose from the dead. Elijah did not need any display of power, but that God closed in on him: he needed the closeness of the Lord – the latter knew his needs. The Lord knew that asserting his strength would not  have helped Elijah who did not only look for a strong God, but a God with sweetness. And God will give him a friend, an earthly friend (moreover, this earthly friend is a kind of symbol: a man ploughing the soil, for Elijah needed communion with a human being too).

Therefrom, I guess that there was no closeness between Elijah and the people. The people came near him, but was quite passive, a kind of bystander.

Dwelling together in unity, in nearness

In this perspective, I have thought of 1 Corinthians 13 (till the end). Talking about Revival, lots of Christians describe something that seems to be an impressive show. For them, the most important things are charismata, miracles, etc. Or spending a nice time of worship is considered as a revival. Yet, 1 Cor. 13 says one could have enough faith, so that one could remove mountains, or could speak in the tongues of angels, or could be an erudite theologian understanding all mysteries, one is nothing without love. « Nothing » means that spiritual gifts, miracles, knowledge, and even self-sacrifice are not above love. And that without loving, Christian people are spiritually fruitless, because those works are in the flesh. For love is even beyond faith and hope. Revival is first and foremost the fruit of the Spirit. And excellent as charismata, miracles or self-sacrifice may be, they are less important than love. For the purpose of gifts is the growth of the Church (1 Cor.12:7). Dwelling together in unity (Psalms, 133:1), increasing in love, growing together, is the aim of God’s family, unity. We are members of the same body (1 Cor. 12:12-27), even those who seem to be weaker (v.22). Weaker like Elijah in the desert. Aiim of the gifts is love, the closeness, the same as between Elijah and Elisha. There, there is the Revival as when the angel came, twice, to wake up Elijah.

Closeness means to consider the brethren (1 Cor.12:26; Romans 12:15). One does not deeply love God without loving one’s brother. Worshiping to spend a nice time, while forgetting one’s brethren is not a gathering in love. Jesus said : « For where two or three are gathered together in my name, I am there in the midst of them » (Matthew 18:20), and the disciples who meet to pray or worship have love for one another (John 13:34-35). For example, having a nice time in worship while not considering (even ignoring) a sister or a brother could be something like in this verse : « Like one who takes away a garment in cold weather, and like vinegar on soda, is one who sings songs to a heavy heart » (Proverbs 25:20). Closeness is something coming from God, like between Elijah and Elisha. Going to church to see impressive demonstrations without loving one’s brethren is not the Revival.

Otherwise, there is a risk of schism (1 Cor. 12:25), not especially an important schism like between two denominations, but a wound in the brotherhood. Understanding the weaknesses, respecting the strengths of brethren, signifies unity despite disagreements. Consequently, it is possible to sing together, to dwell together and to desire it for all days of one’s life, like David (Psalms, 27:4). For dwelling in unity is like the unction (Psalms, 133:2). Unction means Revival.

John John Summer

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