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Posts Tagged ‘Enid Blyton club des cinq et église’

 Si l’actualité du roman français est faite de tressages trop précipités de lauriers, à ce qu’en dit sans grand tort en substance l’écrivain et éditeur Richard Millet, la traduction en français de romans étrangers peut parfois être réglée sur une vision très policée du monde, excluant les repères politiquement dérangeants que sont les origines, notamment culturelles. Voici deux mois, l’Observatoire de la Christianophobie proposait de parapher une pétition adressée – et, pour l’instant, sans suite connue – à l’éditeur Hachette Jeunesse quant à une traduction du « Club des Cinq au bord de la mer », un livre pour enfants d’Enid Blyton. Une traduction qui déforme totalement un passage mentionnant un culte dans la version originale. Une dernière trahison après celle de la langue française que l’on pourrait résumer par un Vade retro Vaugelas!

 L’idée de recourir à la pétition pour réclamer qu’un éditeur propose une traduction mentionnant l’événement de la messe peut interroger – s’agit-il de réclamer la fidélité au propos original, de signifier que la déchristianisation forcée est malsaine, ou de défendre une certaine idée identitaire (terme non connoté péjorativement ici) ? -, elle répond toutefois à une préoccupation sérieuse dans un contexte d’élimination d’autant de traces que possible du façonnage de l’Europe par le christianisme. Nous sommes loin de l’attribution du Prix Nobel de littérature à François Mauriac en raison de « la profonde imprégnation spirituelle et l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine », une préoccupation dépassant de loin la brève mention de l’assistance à un culte et la bonté d’un pasteur.

 La comparaison des deux textes, celui de 1969 et celui de 2011, permet d’appréhender la nette modification touchant à ce point. Dans le premier, l’allusion à la convocation des catholiques est suivie d’une brève et superficielle description d’un bon curé, de l’église et du sermon – dans le texte original, la dénomination n’est pas précisée, et l’on peut davantage penser qu’il s’agit d’un culte protestant, voire anglican si l’ecclésiastique est un simple suffragant, le pasteur étant nommé par son seul patronyme, « Parson » :

« Voulez-vous aller à la messe ? demanda Mme Penlan. La route jusqu’à l’église de Trémanoir est ravissante, vous aimerez sûrement M. le curé; c’est un saint homme. – Oui, nous irons, dit François […] La vieille église dormait à l’ombre de ses tilleuls; elle était toute petite, accueillante, charmante. Lorsque Yan vit que l’on attachait le chien près du portail de l’église, il décida de rester avec son ami, ce qui n’amusa pas du tout Claude. Elle ne pourrait pas les surveiller, et ils allaient faire les fous tout le temps, qu’elle serait à la messe. La chapelle était fraîche et obscure, mais trois vitraux de couleurs projetaient sur les colonnes et sur les dalles des reflets violets, rouges et bleus. M. le curé avait l’air d’un saint. Son sermon, tout simple, semblait émouvoir chacun des fidèles en particulier. Il les connaissait bien tous, il était leur ami. Lorsque les enfants sortirent de la messe, ils furent éblouis par le soleil. »

 Dans le second, le traducteur substitue un marché à la messe, et le seul point commun avec le premier est l’ombre des tilleuls :

« Voulez-vous m’accompagner au marché ? demande la fermière, après avoir rempli la dernière mangeoire de l’étable. – Oh, oui ! acquiescent les enfants. On tiendra Dago en laisse pour qu’il ne se jette pas sur les stands de poulets rôtis […] Le marché se tient à l’ombre des tilleuls : il n’est pas grand, mais très vivant. Sur les étalages reposent des légumes colorés et des fruits juteux. Des poulets dorés tournent sur les broches des rôtisseries. Les commerçants interpellent de leur voix sonores les clients qui arpentent l’allée, pour vanter la qualité de leurs produits. Mme Elouan connaît bien le boucher car c’est lui qui se charge de vendre les volailles de sa ferme. Lorsque les enfants quittent le marché, ils se sentent affamés. »

 Outre les éventuels problèmes juridiques que pose ce passage si les ayants droit n’y ont pas consenti puisque, en droit européen, un ouvrage ne tombe dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur et que, le droit moral étant perpétuel, il ne saurait être question ni de retirer le nom de l’auteur ni de lui attribuer un texte qui n’est pas le sien, il s’agit là manifestement d’une volonté d’effacer la référence au christianisme. L’hypothétique accord des héritiers d’Enid Blyton ne saurait justifier sur le plan moral la décision de déformer la volonté de l’auteur.

De l’affaissement de la langue au déni de la culture d’origine d’un texte

 Depuis plusieurs années, les traductions des ouvrages d’Enid Blyton font l’objet de critiques fondées en raison du nivellement vers le bas qu’elles imposent. Ainsi, le pronom « nous » est confondu avec le « on », ce qui ne pose peut-être pas de souci dans le langage parlé mais ne permet pas à l’enfant de découvrir la précision de la langue en même temps qu’il prend plaisir à lire ; ou encore est supprimé le passé simple dont Roland Barthes rappelait dans Le Degré zéro de l’écriture qu’il suppose un monde construit, cohérent. Les ouvrages d’Enid Blyton sont certes d’un niveau peu exigeant, mais c’était bien là aussi leur intérêt, tout enfant pouvait lire sans risque de se perdre. Désormais, il faut également compter sur un certain politiquement correct.

 

 Parce que le lectorat d’Enid Blyton est très jeune, les traducteurs ont pris l’habitude d’adapter les ouvrages au public français. Ainsi, les noms sont modifiés, soit francisés (traduits ou non, par exemple « Tremannon Church » devient « l’église de Trémanoir »), soit totalement différents (« George » devient « Claude », à cause d’une éventuelle plus grande occurrence de ce prénom en France que celui traduit de « Georges » à l’époque, facilitant ainsi l’identification d’un maximum de jeunes lecteurs au personnage, peut-on supposer), soit raccourcis (« Mrs Penruthlan devient « Madame Penlan »). Le but est que le petit lecteur francophone ne perde pas trop ses repères, et c’est probablement ainsi qu’il faut comprendre le fait de rendre en français le passage sur l’église par un vocabulaire catholique (messe, curé) qui ne peut qu’intriguer concernant l’original quand on sait le mépris en lequel étaient tenus les catholiques jusque tard dans le siècle dernier en Angleterre – même si Blyton était catholique. Pour un jeune lecteur, dans une France alors encore largement parcourue de cols romains, jeune lecteur qui suivait probablement les cours de catéchisme même si Mai 68 venait d’ouvrir encore davantage la porte à la contestation de la religion, parler d’une messe catholique faisait peut-être davantage sens. Cependant, malgré la désaffection pour le religieux, rien ne justifie qu’en 2011 on substitue tout un passage sur une visite au marché à celui original de la présence à un culte ; c’est là totalement dénaturer le propos de l’auteur qui voulait peut-être présenter certaines valeurs (que sa vie privée ait été moins en accord avec ces valeurs, même si Blyton s’était convertie au catholicisme qu’elle ne pratiquait cependant pas vraiment, relève d’un autre ordre). Il y a une différence entre la traduction pure et la version, la dernière intégrant plus largement le contexte dans lequel a été rédigé l’écrit qu’elle restitue dans une autre langue ; dans le cas présent, il ne s’agit même plus de version mais de trahison du texte.

L’impossibilité de dissocier la littérature anglaise et la religion

 Si les livres d’Enid Blyton sont évidemment très simplistes du point de vue de l’écriture, ils ont également la prétention de défendre des valeurs simples, encore binaires, et cela suffit à un jeune enfant en construction, à moins qu’il n’ait un appétit intellectuel supérieur à celui de sa classe d’âge. Retirer un élément probablement essentiel, dans la mesure où il parle de valeurs (le pasteur est un homme simple et amical dont les sermons sont suivis) pour y substituer une histoire de consommation locavore (le marché) plus en phase avec la religion du moment (la consommation de proximité et le contact avec le marchand-producteur) considérée comme une autre valeur, c’est refuser à l’auteur ses références. Que faire des autres écrivains anglais, pour adultes, dont certains d’envergure et au panthéon de la littérature, qui en appellent même clairement à la Bible, ainsi les sœurs Brontë, pour ne pas mentionner John Milton et son Paradis perdu ?

 Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë fait tenir des appels à la repentance par la domestique Nelly à l’endroit de Heathcliff, parsemés de citations bibliques, certes non référencées mais sans ambages. Anne Brontë, quant à elle, développe des pages entières de débats théologiques dans Agnes Grey et La locataire de Wildfell Hall (parfois de manière lourde) et prête à ses personnages préférés et maltraités des propos sur la grâce divine et le pardon évangélique. La fréquentation de l’église est développée. La plus célèbre des trois sœurs, Charlotte, nourrie du Livre d’Ésaïe, ne cache non plus pas l’influence biblique avec des allusions qu’un lecteur de la Bible peut aisément comprendre… Dans Raison et Sentiments, Jane Austen attribue à sa foi méthodiste le sens de la justice de la parente d’un séducteur qui a délaissé une adolescente qu’il avait ravie et abandonnée enceinte, parente qui décide de déshériter l’affreux ; Charles Dickens, dans David Copperfield, décrit des témoignages de repentance, certes douteux, mais qui font référence à la régénération spirituelle ; ou encore, plus proche de nous dans le temps, Graham Greene développe par exemple son célèbre La Puissance et la Gloire autour de la question du devoir pastoral…

Presque dès les débuts de la Bible en anglais, les écrivains d’Albion ont été influencés par le livre sacré, et diverses versions ont familiarisé les Britanniques avec la poésie, les récits et la pensée bibliques ainsi que le fait remarquer le poète et critique littéraire Michael Edwards dans son essai Racine et Shakespeare. Si un traducteur leur appliquait la même politique que celle de Hachette, leurs œuvres ne présenteraient plus grand intérêt ; et, dans une moindre mesure, l’intérêt, c’est ce que perd le livre de Blyton, laquelle voulait partager à travers ses ouvrages une morale chrétienne de façon didactique ainsi qu’en témoigne une lettre au Révérend Welch, – ce à quoi s’employait ouvertement Anne Brontë.

 Dans la revue Lire de février 2015, Michael Edwards, anglais francophone, justifie ainsi la difficulté de la version au cours d’un entretien consacré à Shakespeare : « Il est toujours malaisé de traduire une langue germanique vers une langue romane, et inversement. Ce sont deux organismes différents. Et l’anglais en particulier, comme disait Céline, vient d’une autre planète. Entre l’anglais et le français, on passe d’une langue qui s’applique autant à la réalité concrète qu’aux démarches de l’intelligence à une lumière de l’esprit. La langue de Shakespeare est irrémédiablement anglaise, et exceptionnellement dense, puisqu’il songe à quantité de choses différentes dans l’espace d’un vers. La langue de la plupart des poètes anglais semble délavée en traduction française, celle de Shakespeare encore plus » (1). Si cela vaut pour excuser des versions restituant trop laborieusement des romans britanniques – que l’on songe donc à la puissance évocatrice d’Emily Brontë ! -, rien n’explique qu’une œuvre pour enfants, rédigée le plus simplement du monde, comme celle d’Enid Blyton, soit à ce point défigurée. Sinon la volonté de réécrire une histoire pour l’adapter à sa propre idéologie. De la même manière que la BBC décida en 2011 de ne plus mentionner la naissance du Christ pour situer une année.

 John John Summer

(1) Lire, numéro 432, Michel Edwards, Traduire la nature multiple de la réalité et de nos émotions

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